L’existence des villes, 2. Mompox

Maintenant que le petit aéroport n’est plus entretenu, on doit pour rejoindre Mompox emprunter les uns après les autres cinq moyens de transports qui sont autant de véhicules vers l’enfer : le bus, la chaloupe, le taxi et (parce qu’un des ponts s’est effondré) une pirogue que n’aurait pas boudé Charon pour traverser son Achéron.

Étouffé par le souffle chaud qui fait comme un essaim de mouches brûlantes, on vous dépose ensuite dans une ville dont les rues immobiles, plâtrées de soleil blanc, ne sont animées que par les chiens errants, les singes acrobates grimpant sur les façades et les âmes errantes que le rhum et l’aguardiente ont fini de détraquer – les rues au croisement desquelles, sur leur rocking-chair, quelques vieillards édentés, en se balançant, semblent pomper pour épuiser le temps qui reste – qui reste à quoi ? A parcourir jusqu’au lendemain lorsque à 5h30 du matin Mompox s’animera, enfin, et que les volets s’ouvriront ? Lorsqu’elle dégueulera les enfants des maisons, pour qu’ils courent dans les rues en riant ? Alors on vivra de nouveau ! Alors la ville ressuscitée ! Mais dans l’aube grise les écoliers, identiques dans leur costume à carreaux, ressemblent à des spectres ; et si, quelques minutes, ils partagent l’entre-chien-et-loup avec les chauve-souris qui volent de poteau en poteau, Mompox est à nouveau déserte, dès 6 h.

Jadis, vous raconte le petit homme – c’est le professeur d’Anglais du collège – dont vous avez fait la connaissance dans la pirogue, hier, qui vous a donné rendez-vous ici et avec qui vous partagez une Club Columbia, c’était une métropole, la troisième du pays – mais le Rio Magdelena a été détourné, il y a trente ans déjà, coupant Mompox du territoire et la figeant dans sa gloire passée. Alors les commerces ont fermé, les uns après les autres, le théâtre et les librairies ; il n’y a plus de cinéma. On y tourne des films : ce n’est plus un lieu, c’est un décor. Et lorsque les derniers écoliers auront fui, ils le feront bientôt, Mompox aura fini de devenir l’image en toc d’elle-même, l’une de ces villes qui n’existent plus que dans la mémoire, et les guides touristiques – qui n’existent plus.

Paru dans Décapage n. 40

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