Décapage n°40

[DKPG_40_COVER_WEB.jpg]Le numéro 40 de la revue Décapage, dirigée, à l’intérieur de son gant de velours, par la main de fer de JB Gendarme, sortira le 1er octobre. Au sommaire, en plus des nouvelles (entre autres celle de JM Blas de Roblès), des chroniques de Grégoire Polet ou Vincent Delecroix, de Dominique Noguez ou Gabriel Matzneff, vous trouverez, signé de ma blanche main et consacré à Mompox (Colombie), le deuxième texte de la série De l’existence des villes.

Pétrole, II, 1

ce qui se montre dans un cri c’est quoi
la révolution disaient-ils

avec les mots pourris dans une bouche de cent ans la commune

la pourra-t-on synthétiser enfin
l’articuler si seul un theuth créé le monde par le verbe les machines par le chant

mouillé la colère et la joie
mais tenus dans les boucles manuscrites
des graffitis sans épaisseur
des illettrés
s’ils valent
ce cri donc

peint sur les murs pour ceux qui n’auront pas de nom
celui des fermiers généraux démoli
sous napoléon 3 désormais

il faudra d’autres phrases pour agripper les formes qui tiennent adossées
de l’existence à d’autres murs

entre ces peuples
que l’on découpe dans les ondes

pour y administrer
de la grammaire
au scalpel
les rues à ciel ouvert

à la surface une ophélie
la barque légère du corps emportée
autour les algues ou les cheveux
prise dans les courants du pavé

Pétrole, début du chant 2.

Mir à la bibliothèque

Comme par hasard c’est le samedi 26 septembre à 17h, un an pile après qu’Yves Rossy dit Airman, dit Birdman, dit Fusionman, a traversé la manche à l’aide d’une aile à réaction, que la bien nommée revue d’anticipation Mir sera présentée par Christophe Manon et Antoine Dufeu, éditeurs d’ikko, à la bibliothèque municipale du 3ème arrondissement de Paris, rue Portefoin !

Personne ne croira à la coïncidence, au programme, Daniel et Alexandre Costanzo, Michaël Batalla, Luc Bénazet et moi-même, tous hommes du futurs, liront et présenteront ceux de nos textes qui figurent au sommaire de l’astronomique numéro 2.

Action poétique n°197

2009-09-03_003050Le numéro d’automne d’Action poétique sortira le 16 septembre. En plus d’un dossier sur la poésie kurde, vous trouverez à son sommaire des poèmes de Claude Minière, Frank Smith, Thierry Clermont, Séverine Daucourt-Fridrikson ou Hélène Ferrié-Otani, ainsi que les premières pages de mon Chant du bouc, troisième volet du triptyque Barbares (à paraître en octobre 2009 chez Flammarion)

La vie d’Octave

Deuxième partie de Commune mémoire, incipit.

Comment d’ouvrier, devient-on instituteur ? De Communard, Boulangiste – de communiste, antisémite ? Je n’en sais rien, je dois l’avouer. Deux activités, deux états d’âme tout aussi bien qui, prises dans le flux continu des jours, sembleraient s’être enchaînées avec naturel, apparaissent incompréhensiblement étrangères l’une à l’autre dès lors qu’on les regarde in abstracto, indépendamment des médiations qui ont permis cet enchaînement dans la réalité – comme deux événements distincts. Et, de même que c’est toujours en vain que l’on essaiera de comprendre la nature d’un chêne en regardant les deux photographies d’un gland, et de l’arbre une fois mûr, l’entreprise qui consiste à faire l’histoire des hommes a quelque chose de tragique tant les faits, clos sur eux-mêmes, finis, dans lesquels nous découpons le devenir, nous empêchent toujours de la bien saisir – c’est ainsi.

Pour ma part, je n’ai pas d’hypothèse quant à la manière dont les événements ont peu à peu transformé Octave, quelles crises il a dû traverser, par quelles machinations intellectuelles il a pu en arriver là. Sur tout cela l’honnêteté, je crois – ce que je voudrais appeler la probité – demande de laisser le mystère. Et puis, qui peut savoir ? Lui-même le peut-il ? Faut-il lui demander ? Par quel étrange privilège serait-il mieux placer pour s’expliquer ? Il n’a que sa pauvre mémoire ! Ne sait-on pas assez que la mémoire n’est pas fidèle et qu’elle déforme tout, dans les intérêts de la vie ? Au moins se souvient-il peut-être avec vérité de la sensation du temps qui passe et, qui sait, des médiations les plus cruciales ? Toujours est-il que, malgré des engagements qu’un tiers, après un examen superficiel, eût pu extérieurement trouver contradictoires, Octave, lui, lorsqu’il regardait en arrière, observait dans sa vie une cohérence, une droiture dont il pensait d’ailleurs que plus d’un aurait bonheur à s’inspirer. Car son engagement clandestin dans le syndicalisme et son soutien au parti boulangiste témoignaient, au fond, du même souci ; s’il eût été simpliste de dire qu’il se battait contre les injustices (et malveillant qu’il n’était qu’un fervent partisan de la théorie du complot), on pouvait, on devait malgré tout prendre en compte son souci de la morale et de la solidarité, soutenu par la certitude que les hommes, parce qu’ils viennent de la terre, parce qu’ils ne sont pas des animaux, parce qu’il leur faut un monde et des croyances communes, ne peuvent vivre loin de leur patrie. Or, c’était bien la patrie que les politiciens, depuis cette défaite de 1870 dont le goût ne passait pas, depuis l’Alsace et la Lorraine, mettaient à mal – pour tout dire : avaient saccagé. En cela, ses ennemis avaient toujours été les mêmes : les puissances de l’argent, qui coupent les hommes des valeurs sans lesquelles leur vie ne vaut guère mieux que celles d’un cloporte, les puissances de l’argent grâce auquel les hommes et les femmes volent leurs âmes aux prolétaires, les puissances de l’argent qui égalisent tout : la grande industrie, c’était le déracinement, l’uniformisation des comportements et des goûts, l’abandon de la patrie, la fin de la morale, en somme, l’égalité.

Derrière la peau

sans titre

Il y a des phrases, des paragraphes, un usage de la langue qui travaille dans la profondeur, et se propose de trouer l’apparence pour révéler le sens, comme par carottes. Une telle écriture (celle des aphorismes) redonne les courants pluriels de la force derrière le calme d’une mer apparemment plate, et montre ce qui boue derrière l’un de surface ; ce faisant elle  est essentiellement fragmentaire (car, dans un renversement de l’ontologie platonicienne qu’analyse bien Quentin Meillassoux par exemple dans un article de la revue Critique, il faut dire que c’est l’unité, la synthèse, la cohérence qui est l’apparence sensible, tandis que le monde intelligible est celui du chaos, de la disjonction, du multiple). Interpréter, déconstruire, philosopher, cela signifie aujourd’hui déchirer le voile des apparences et saisir, dans le discontinu d’une écriture toujours à côté d’elle-même, le sens qui vit dans les écarts, l’irréconciliation, la différance.

Ce n’est pas la manière du roman. Car ce que le roman cherche, lui, c’est moins à révéler du sens qu’à monter, dans la fiction, l’illusion d’un temps et d’un espace, d’une existence, d’une histoire, c’est-à-dire d’un continu concurrent au continu de la réalité (socialement accepté). Aussi n’exige-t-il pas de la pensée de qui l’écrit l’intensité (du travail conceptuel) mais au contraire l’extensité, si l’on peut dire, la dilatation, qui est le propre de l’imaginaire : une pensée qui, loin de creuser derrière l’apparence, se déforme et se transforme et créé du continu, de la surface, de la peau. Oui le roman créé de la peau par dilatation de la pensée, mais une peau derrière laquelle il n’y a rien de profond, de substantiel : pas de chair, de muscles et d’os, pas d’organe. Et le travail du romancier consiste à suivre les contours de cette existence (sociale, narrative, symbolique) imaginaire, à en épouser le relief, à la continuer – sans jamais essayer de la creuser pour voir derrière elle (affaire de la critique, de l’Université), puisqu’il est bien placé, lui, pour savoir qu’il n’y a rien : il épouse les contours de cette peau – mais c’est de la fiction – de cette peau sans corps.

photo : JF Devillers

Badenoch, 1

les dieux depuis longtemps ont déserté nos chants
certains disent même qu’ils n’ont jamais vécu
s’ils sont morts et je suis de ceux-là
disent même qu’il n’y avait pas d’âme et je suis de ceux-là

et nous ne chantons plus la langue ne s’achève plus
dans ces visions que nous tenons pour des délires

qui parle quand nous parlons nous ne le savons pas
de cette grammaire toute sèche qui s’agite
au fond des bouches du ciment sur les places
immobiles
jusqu’à la mort égale qu’ils nous préparent

moi qui ne suis d’aucune terre
pour qui ces gestes blancs ne sont d’aucune langue pourtant je veux les répéter encore

ce n’est pas tant mon âme que je fourre en ces vers
que l’histoire une histoire commune ce qui arriva lorsque nous

addendum au chant du bouc

on vit d’abord la toile militaire qui recouvrait la jambe informe au sac à dos du vert le premier homme dont la peau rouge était criblée de buée les yeux les tâches dont s’habillaient les siens

ils ne te regarderont pas
ils ne te regarderont pas non
nous en sommes là devant
les rails & le réel

à sa main les deux chiens musculeux sont des rod & pitbull sont les crocs sont le chant d’un premier homme sont l’homme & la marche alcoolique les rails du bout des doigts les ordres

il est nerveux mène les siens
vers son visage où se crispent les signes
d’autres le suivent & lui
suivent les chiens

avons-nous peur d’un chien de la horde des hommes pour racheter les siens & chacun contre tous la justice des gueules sont dans les muselières à l’autre main d’un verre alors

l’alcool où s’exhalait le lieu
la présence est derrière les chiens
brumeux font le sol de la gare à
l’arrivée de tout

prenaient l’envers sortaient par les entrées sept ou huit hommes une femme est en chaleur dit l’un marchaient la foule & en silence nous avions peur savions que les publicités dès lors

ne nous protégeaient plus
& sous la muselière on attendait
les crocs &
ils lâchèrent les chiens

Le testament de l’autre

Dans le numéro 2 de la revue Mir, Christophe Manon publie le début de son Testament. Assez long (200 vers environ), cet incipit déploie une voix dont la simplicité apparente, dont la crudité, même, peut être comprise à la fois comme signe de pureté et de dénuement, dans l’urgence – causée par la proximité de la mort – qui commande au poète d’être direct et sans chichi :

je n’ai ni dieu ni maître
et ne dois rien à personne
souvent j’ai crevé la dalle
et dans ma gamelle souvent
que des pois chiches

Pourtant, cette simplicité – qui n’est, je l’ai dit, qu’apparente – ne laisse pas de troubler : notamment parce qu’il est précisé que le texte de Christophe Manon est une reprise, une adaptation d’un autre Testament. Si bien que derrière ce je d’évidence si franc, qui se livre dans la brutalité d’une expression ne s’embarassant plus des règles d’aucun jeu, se cache en double-fond celui de Villon – et l’on ne sait plus qui parle. Ainsi Manon déconstruit-il le voyeurisme morbide – lequel identifie la voix et l’homme pour trouver dans celle-là des informations sur celui-ci – du lecteur, laissant à sa place le trouble qui le problématise. Ce faisant, s’affirme dans ce dispositif textuel quelque chose comme une solution originale au problème de la littérature contemporaine tel que des oeuvres comme celle de Mallarmé (la disparition élocutoire du poète) ou Pessoa (et son théâtre des hétéronymes) ont pu lui donner forme : celle d’un lyrisme (d’une subjectivation) transpersonnel, détaché des  épanchements contingents de l’individu singulier pour trouver dans l’hybridation de la voix les ressources d’un chant impersonnel, universel.

je veux bien reconnaître mes torts
mais ce que j’ai écrit est écrit

laissons tomber et parlons d’autre chose

Christophe Manon, Testament, in. revue Mir n°2, éditions ikko, juin 2009.

Concorde

720 MONUMENT CONCORDE OBELISQUE 18 PARIS.JPG - cartes postales anciennes http://glaude.chez-alice.fr/C’était il y a dix ans et pour la première fois les allées aveuglantes de lumière du jardin des Tuileries, bordées des pelouses grasses où se dressaient, comme des preuves, les sculptures de Giacometti, Max Ernst ou Dubuffet que je connaissais, que je jouissais de connaître, dont je jouissais de connaître les noms parce que je les avais lus dans l’Encyclopédia Universalis, m’entraînèrent jusqu’à la Concorde. C’est comme un vaste noeud où s’échangeaient des routes dont j’ignorais tout, la destination et la provenance, qu’elle s’ouvrit à moi ; derrière les marchands de chichis, boissons fraîches, cartes postales, des automobilistes transpirants, des scooters pétaradant, des camions publicitaires et des bicyclettes tourbillonnaient dans cette fournaise ainsi que légumes en marmite, échangeant tristement quelques insanités lorsqu’ils se rencontraient au milieu des klaxons, ternes. Sur les trottoirs encombrés transhumaient des troupeaux de piétons derrière le parapluie des guides, de la pyramide du Louvre jusqu’aux Champs-élysées, du magasin Disney à l’Opéra Garnier, de la Joconde jusqu’aux toiles de Van Gogh (leurs trajectoires se croisant et se décroisant au rythme de figures plus précaires encore que celles des nuages qui, une seconde, nous font penser à une forme avec laquelle, la seconde suivante, nous essayons de retenir leur inéluctable dissolution) – mais je ne savais rien, encore, de ces destinations et, debout à l’entrée des Tuileries, plus halluciné que le voyageur de Caspar David Friedrich, je contemplais la mer informe des touristes.

Au milieu de ce chaos l’obélisque se dressait, fin ou élancé, presque invisible ; si lui, ou son image, m’était familier c’est que, cinq ou six ans plus tôt (alors qu’arrivant au collège je n’avais aucune idée bien sûr des affaires de la sexualité), Act Up l’avait fait recouvrir d’un gigantesque préservatif ; lui, qui ne ressemble pourtant pas outre mesure je trouve à un sexe dressé, et dont j’ai lu depuis qu’il avait été offert par l’Égypte en 1836 pour remercier le bon Roi de France d’avoir eu pour sujet l’impayable Champollion – lui, donc, plusieurs siècles de piétons l’avaient peut-être – comme je l’ai fait ce jour-là – contourné, sans même le regarder vraiment ; pour autant, je ne peux m’empêcher de penser qu’à une époque le monolithe Égyptien devait apparaître aux Parisiens à peu près comme aux singes le parallélépipède de platine qu’ils découvrent au début de 2001, l’Odyssée de l’espace : un mystère, composant des significations énigmatiques, planté dans un milieu somme toute homogène, presque systémique, de valeurs et de superstitions ; quelque chose qui, parce que sa seule existence prouve que du monde on peut se faire d’autres représentations toutes aussi symboliques, toutes aussi structurées, toutes aussi complexes, agit comme le détonateur d’une déflagration dont notre univers bariolé aussi, et sans doute d’abord, par les pillages de la colonisation ne ressent plus, évidemment, l’indescriptible puissance. Moi, j’avais dix-sept ans. Symptôme ambulant, je contournais sans le regarder l’obélisque – il avait déjà disparu.
Nulle rencontre : cette semaine-là, ma première dans la capitale, je n’ai vu de Paris que son double publicitaire, et encore ! derrière une vitre. Je glissai. J’imagine maintenant (je ne l’imaginais certes pas à cette époque où j’ai vu la Concorde pour la première fois, parce que je ne savais alors de la Commune que les anecdotes complaisantes d’un ou d’une de mes professeurs de Français se masturbant le cou en évoquant les poches crevées de Rimbaud) les soldats de réserve lorsqu’ils débarquèrent du Havre après que la guerre de 1870 eut tout à fait liquidé l’armée impériale, n’ayant jamais rien vu que leur ville, épais si l’on veut, sales, terreux et jurant dans un patois mal dégrossi, tomber nez à nez avec ce gigantesque totem barbouillé de hiéroglyphes ; j’imagine et il ne me semble pas trop engageant d’avancer que la violence que ces ploucs durent ressentir devant la grâce insolite et pour tout dire importune de la colonne, pour ces dessins dont, se référant à des choses dont ils ne pouvaient se faire aucune idée, ils ne pouvaient pourtant pas ne pas comprendre qu’ils se référaient à quelque chose, est autrement plus stimulante que l’idéologie de la concorde, justement, que dégueulent en pillant tout de même leurs chers amis les Empires du Nord et du Sud depuis que, pour continuer à s’y enfiler réciproquement des petites pièces d’or, ils n’offrent au dialogue des cultures que les niches moins fécondes de leur anatomie.
Et si, pour un instant encore, j’imagine ces hommes de peu, ouvriers et agriculteurs qui n’auront pas bénéficié, jusqu’au bout, des caresses de l’école, épuisés et puants après les deux semaines de marche qui les menèrent du Havre jusqu’à Paris, las de rompre sous les ordres de généraux et de colonels ladres et stupides, désespérés d’avoir quitté leurs femmes et leurs enfants pour donner à des imbéciles fortunés un mois de leur temps, et les canons avec lesquelles les misérables de Paris se défendent contre l’armée (prussienne) qui les encercle, je ne peux m’empêcher de sourire lorsque je les vois, débarquant par centaines, depuis l’avenue des Champs-Elysées, sur la place de la Concorde, face à l’obélisque gribouillé ; je les imagine tournant autour de cet autel invitant à un culte dont ils ne connaissait pas le ou les dieux, l’effleurant ou le palpant avec leurs gros doigts défoncés, pour déchiffrer avec le corps les images que leurs yeux ne pouvaient pas comprendre.
Ce 18 mars 1871, on entendit les voix criardes des lignards éclater comme des pétards aux quatre coins de la place.

Pour certains d’entre nous, la réalité s’est éloignée dans les livres, et nous ne rencontrerons jamais plus que ce que nous aurons d’abord lu : c’est dans les mémoires d’Allemane, dans les souvenirs de Louise Michel et dans l’histoire de Lissagaray que j’ai vu, pour la première fois, la Concorde.

Prologue de Commune Mémoire.

« Page précédentePage suivante »