Shijing, 128. Un petit char

Sur le petit char de guerre —
__cinq nœuds de rubans, timon en biseau,
Volant mobile, courroies latérales,
__harnais crochetés à la sellette dérobée ;
Coussins brodés, moyeux très longs,
__tracté par mes mouchetés et pies.

Je pense à mon amour
__chaleureux comme le jade.
Resté dans la cabane en bois,
__et mon cœur n’est qu’un nœud d’angoisse.

Quatre gros mâles vigoureux,
__tenus par six rênes dans la main.
Cheval pie et robe noire au centre,
__moucheté et pangaré sur les côtés.
Boucliers ornés de dragons,
__rênes intérieures à boucles d’argent.

Je pense à mon amour
__chaleureux, au village.
Quand nous retrouverons-nous là-bas ?
__J’y pense tant et tant !

Chevaux à cuirasse légère, en harmonie,
__lances triangulaires aux pointes d’argent,
Larges boucliers couverts de fleurs,
__carquois en peau de tigre, poitrails ornés,
Fourreau contenant deux arcs
__aux branches de bambou liés par la corde.

Je pense à mon amour,
__quand je me couche, quand je me lève.
Mais quand l’homme bon ne s’en fait pas
__le bruit de sa vertu se répand.

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Shijing # 115, « L’orme épineux pousse sur la montagne »

L’orme épineux pousse sur la montagne,
__mais l’orme blanc dans les marais.
Petite, tu possèdes des robes, des jupes,
__ne les mets pas, ne les enfile pas.
Petite, tu possèdes calèches et chevaux,
__ne va ni au trot, ni au galop.
On fane, on meurt,
__les autres en tireront parti.

L’ailante pousse sur la montagne,
__mais le chêne glauque dans les marais.
Petite, tu as des jardins, des boudoirs,
__ne les arrose pas, ne les balaie pas.
Petite, tu as des cloches, des tambours,
__ne les frappe pas, ne les fais pas sonner.
On fane, on meurt,
__les autres en tireront richesse.

L’arbre de vernis pousse sur la montagne,
__mais le châtaignier dans les marais.
Petite, tu as du vin et de quoi manger :
__passons la journée à jouer de la cithare !
Et nous serons joyeux, et heureux !
__Ah ! Que le jour ne s’arrête jamais !
On fane, on meurt,
__les autres y gagneront une chambre.

Naissance des Catastrophes

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Au XXème siècle, c’était tombé un lundi 1er ;
mais cette fois-ci, Octobre 17 arrive le vendredi 29
septembre.

Catastrophes en profite pour naître & boum !

Revue mensuelle d’écritures sérielles, elle s’efforce
de recommencer.

Au sommaire du premier numéro, des textes inédits de Serge Airoldi, Fabrice Caravaca, Ivar Ch’Vavar, Guillaume Condello, Clément Kalsa, Pierre Lafargue, Jean Lambert-wild, Florence Pazzottu, Claire Tching, Pierre Vinclair, et des traductions de poèmes de Singapour et des USA :

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Vous trouverez sur cette même page la revue à télécharger en pdf, et un formulaire d’abonnement gratuit qui vous permettra de recevoir les publications dès leur parution.

En vous souhaitant un beau nouvel octobre 17.

Daniel Tiffany, « La Poétique mécréante »

De l’obscurité poétique comme un argot

Les tentatives historiques pour rendre la poésie plus directement compatible avec les réalités sociales et politiques — c’est-à-dire pour résoudre la contradiction entre l’obscurité et la pertinence pour la société — ont généralement consisté, au moins implicitement, à demander à la poésie de devenir plus transparente et accessible. Mais même les campagnes les plus structurées, et les plus hautement politisées, ont eu peu de résultat dans leur tentative d’assurer une efficacité sociale à la poésie ou de réviser les goûts de la tradition littéraire dominante (même en ce qui concerne les défenseurs du style simple), qui présume toujours une certaine obscurité dans la composition poétique. Ces échecs ne sont pas surprenants, dans la mesure où l’obscurité lyrique a été identifiée soit comme un problème, soit comme une vertu, du moins depuis la réapparition moderne de la catégorie de sublime, avec Boileau et Leibniz à la fin du XVIIe siècle. En effet, l’obscurité lyrique a été traditionnellement théorisée au cours de la période moderne comme un symptôme — comme l’incarnation — de l’expérience esthétique du sublime. En appeler périodiquement à ce que la poésie devienne plus prosaïque ou plus théâtrale, dans le but d’étendre l’étendue de son public et son efficacité communicationnelle, semble donc non seulement douteux en tant que stratégie politique, mais insatisfaisant comme programme esthétique — et philosophique. Pour autant, se résigner à la défaite dans ce domaine, et considérer la communication poétique intrinsèquement limitée dans sa portée, reviendrait à ignorer la possibilité que la solution au problème de la sociabilité poétique [lyric sociability] puisse résider dans le principe de l’obscurité elle-même. Dans cette perspective, l’obscurité, plutôt que d’être l’obstacle principal à la pertinence sociale de la poésie, fournirait au contraire la clé des modèles de communauté qui sont spécifiquement dérivés de la nature de l’expression lyrique. […]

En règle générale, dans le sillage de la pratique moderniste, les critiques littéraires définissent la question de l’obscurité lyrique en termes de « difficulté », ce qui implique que la signification, en principe, est toujours susceptible d’être restaurée. L’obscurité devient alors un problème, qui peut être résolu ou bien par l’interprétation ou bien, pour les critiques qui souhaitent éviter la stigmate de l’herméneutique, par des stratégies de lecture expérimentale, délaissant la seule annotation pour des procédures plus critiques et perturbatrices du texte, telles que la réappropriation, la reformulation ou l’amputation. Les critiques psychanalytiques ont affiné et, disons-le, réenchanté, ces stratégies formalistes, pour développer des modèles complexes de cryptonymie ou de cryptographie, qui procèdent également de l’hypothèse que le sens et la référence pourront être produits grâce à un déchiffrement, qui relève de l’acte de lecture. Approches herméneutiques ou cryptographiques de l’obscurité lyrique (préoccupées d’extraire une signification de textes dont le sens est stratégiquement ou incidemment altéré) ne parviennent donc pas à s’entendre quant à la phénoménologie de l’ignorance totale, de l’obscurité insoluble. Au cœur de ces méthodologies, la foi aveugle dans l’efficacité — ou l’opportunité — de la « lecture » empêche la compréhension des multiples avantages de l’obscurité en soi, et ignore de ce fait tout le spectacle de ses effets pragmatiques, esthétiques et sociaux. […]

Qui plus est, en remettant en cause les soi-disant « présupposés existentiels » de l’obscurité poétique, il faut rejeter également la présomption commune, associée à des modèles de difficulté textuelle, selon laquelle l’obscurité serait principalement une caractéristique d’œuvres considérées comme ésotériques, virtuoses ou délibérément expérimentales. Au contraire, si l’on prend en compte des connotations sociales du terme « obscur », il faut prendre au sérieux la possibilité que la fabrication littéraire de l’obscurité soit enracinée dans la mécompréhension sociale qui est au coeur du parler populaire lui-même, — et déplacer ce faisant la phénoménologie de l’obscurité de son association conventionnelle avec la culture d’élite, vers la langue vernaculaire, en particulier les poèmes composés en argot, jargon ou dialecte. Du point de vue de l’élite éduquée, l’obscurité poétique, par sa capacité à évoquer le discours dangereux de divers milieux sociaux, produit une sorte de sublime sociologique [sociological sublime] — dans une révision importante des théories liant la poésie au sublime. Au lieu de renforcer l’association traditionnelle de sublimité et d’élévation, l’obscurité poétique peut en effet associer le sublime à l’abject : un sublime vernaculaire (une possibilité qu’on remarque en outre dans la correspondance étymologique, et dialectique, entre les termes « sublime » et « subliminal »). Mettre l’accent sur les correspondances pragmatiques et expressives qu’on trouve dans l’obscurité poétique oblige en outre à faire attention à la culture vernaculaire — à l’histoire de la vie nocturne en particulier — en particulier en ce qui concerne l’identité de classe. Ce n’est pas un hasard, au regard des correspondances qui existent entre l’obscurité poétique et l’obscurité sociale, que les mots « argot » [slang] et « bidonville » [slum] soient tous deux des dérivés de la parole argotique et semblent être liés étymologiquement. Il fut un temps en effet où le mot « bidonville » était même utilisé comme synonyme de « jargon » ou « argot ».

Extrait de l’introduction, traduction inédite PV

Shijing, # 60. « La métaplexe »

Je poursuis ma traduction du Shijing, et partage ici ce petit poème dont le titre m’a amusé.

La métaplexe a une tige,
__le gamin arbore un poinçon.
Il a beau avoir ce poinçon d’ivoire,
__il n’en sait pas autant que moi.
Si nonchalant ! Si satisfait !
__Sa ceinture n’est pas attachée.

La métaplexe a une feuille,
__le gamin arbore un doigtier.
Il a beau avoir ce doigtier d’ivoire,
__il n’est pas supérieur à moi.
Si nonchalant ! Si satisfait !
__Sa ceinture n’est pas attachée.