Sharon Olds, « Ode au Pin »

« Pine Tree Ode » est un poème du dernier recueil de Sharon Olds, Odes.

J’étais assise sur les pierres au sommet d’un mur – peux-tu
te rapprocher encore de l’arbre, dit-il, et je vins
à quelques centimètres du tronc du pin le plus haut de ceux
parmi lesquels on se trouvait comme de petits enfants
au milieu des jambes des adultes.
Maintenant, mon visage se trouvait presque
contre l’écorce, intime,
je pouvais voir à quels endroit sa croissance avait tiré
sa surface, l’ouvrant en losanges de bois, comme
des vergetures, je ne pouvais pas l’entendre respirer
mais je sentais à côté de moi bien vivante une grosse
fourmi en train de descendre, et s’arrêtant, puis tournant
ses antennes, dans l’espace qui nous séparait, et puis
avançant si vite qu’on aurait dit qu’elle avait été projetée
en arrière. Puis je regardai, en haut, le long
du tronc sans branches, dans la canopée,
les aiguilles s’ébouriffant en bouquets
bouffant le soleil. Et leur longueur semblait dénoter
du courage, comme une volonté forte,
une simple note, mais pleine, pareille au cri
d’un ténor, tenu, comme si un arbre était
une giclure de la terre, un jaillissement du coeur.
Et du sol les fourmis affluaient vers le ciel,
et du ciel vers le sol. Je ne sais pas où les fourmis
étaient, ni leurs ancêtres, le jour
où la tornade renversa tout, mur d’eau
avançant à deux cents dix kilomètres heure,
dur féroce gris immobile.
L’arbre tint bon. Et maintenant j’étais assise juste
à côté de lui, avec l’impression de remonter
d’espèces en espèces, vers le pin et vers
celles dont nous descendions tous les deux, la
fougère, la cellule verte – le soleil,
la matière d’étoiles dont nous sommes faits.

Elizabeth Bishop, « À un arbre »

Une tentative de traduction. Vous trouverez l’original de ce poème, écrit en 1927, ici.

O, arbre à ma fenêtre, toi et moi sommes des proches,
__Puisque tu ne demandes rien d’autre à l’ami :
Que de se pencher contre la vitre et de regarder à travers
__Pour voir comme je m’agite. C’est un bonheur

Qui me suffit, debout derrière son cadre épais
__Pleine de chagrins grotesques et d’infimes tragédies,
Que de me pencher contre la vitre et de regarder à travers
__Pour admirer tes feuilles, infinitésimales.

Christine Chia, « Vol : un rêve »

Ce poème apparaît dans le recueil Separation: A History (Ethos Books, 2014), p. 33.

dans le musée de moi
__un homme a volé le Mona Lisa.

sur la vidéo-surveillance
__on le voit couper la toile

avec le même couteau
__qui a poignardé le gardien,

et en essuyer le sang
__avec la cravate du gardien.

la peinture fond comme une cire
__autour de ses bords coupés.

avant de partir,
__il sourit à la caméra.

Alfian Sa’at, « Les voisines »

« Les voisines » est issu du premier recueil d’Alfian Sa’at, One Fierce Hour (1998)

Pendant Hari Raya elle frappe à ma conscience,
Je frappe à sa porte et lui donne des cakes.

Elle dit qu’ils sont bons et me donne
Des bonbons gélatineux. Je les benne.

Pauvre femme, pas foutue de faire des cakes.
Tous les jours ses enfants mangent Picard après l’école.

C’est pour ça que l’aîné est en lycée technique
Et que la cadette n’épelle même pas son nom.

Si j’avais son âge je ne m’habillerais pas si court chez moi.
Aucune honte, elle ne sait pas masquer ses formes.

Quand je bats mes enfants qui font les sales gosses
Je ferme la porte : c’est une ragoteuse.

Mais elle tape ses enfants plus fort que moi
Que peut-on y faire ils sont comme ils sont.

Une fois je l’ai entendu crier qu’elle voulait se tuer.
Ces gens incapables d’évaluer leur propre vie.

D’autres fois je la vois sourire je souris en retour
Et ses enfants sourient et ils m’appellent tata.

Mais les poings bien serrés on garde dans nos mains
Chacune les clés de chez soi, et tous les soirs on ferme à double-tour.

Madeleine Lee, « Arbre à pluie no 5 »

Madeleine Lee, née en 1962, a bénéficié d’une résidence au Jardin botanique de Singapour en 2014-2015 pour écrire flinging the triplets. Mais le poème que j’essaie de traduire aujourd’hui date de 2004 et fait partie du recueil fiftythree/zerothree.

donc l’arbre à pluie tomba

violé en réunion
par trois hommes portant des balaclavas
montant de grands chevaux noirs tout huilés

d’abord l’un debout sur une nacelle élévatrice
en plastique orange et couverte de boue
se balançant hardiment depuis le bout
d’un bras mécanique qui oscillait
au son d’un moteur vrombissant
et mu par cet instinct qui nous fait brandir
d’énormes armes telle cette machine aux
dents rotatives qui en effet a dévoré
la naïve dentelle de chlorophylle humide
aux couronnes de plumes roses chues

le deuxième manipulait un bras métallique
avec trois articulations pour lever ses fagots
de branches d’angsana coupées gisant
dans leur sang, mourant sur le sol
les empilant sur un plateau gueule ouverte
avide de côtelettes fraichement coupées
tout cela sous le grondement
d’une tronçonneuse s’aménageant
avec dextérité un trajet à travers la
ligne de front d’une armée botanique

le troisième semblait davantage passif se contentant
de s’assurer que les cadavres
aux membres disloqués étaient bien rangés
et avec eux l’évidence du meurtre
comme il vidait hébété les charges moindres
dans le cercueil de métal carillonnant
prison de murs rigides sans fenêtres
de la taille d’un petit container
— peint en vert comme en guise de consolation —
à l’arrière du troisième cheval noir

et donc la pluie tomba