H. D., « Le poirier »

Suite de la série ‘poésie botanique’, avec une tentative de traduction d’un poème issu du premier recueil d’H. D., Sea garden, 1916.

Poussière d’argent,
Levée depuis la terre,
Plus haut que n’atteignent mes bras,
Tu es montée.
O argent,
Plus haut que n’atteignent mes bras,
Tu nous fais face, en grosses masses ;

Jamais fleur n’ouvrit
Feuille blanche si dévouée
Jamais fleur ne divisa l’argent
D’un argent si rare ;

O poire blanche,
Tes touffes de fleurs,
Épaisses sur la branche,
Offrant les fruits mûrs de l’été
Dans leur coeurs pourpres.

John Ashbery, « Des arbres »

J’ouvre ici une nouvelle section, pour constituer un petit herbier de poésie botanique. Pour l’ouvrir, j’ai choisi de traduire « Some trees », de John Ashbury, issu de son premier recueil, éponyme.

Ceux-ci sont incroyables : chacun
Se raccordant à son voisin, comme si la parole
Était une performance continue.
S’arrangeant par hasard

Pour se rencontrer aussi loin en ce matin
Du monde qu’on s’accorde
Avec lui, toi et moi
Sommes soudain ce que les arbres essaient

De nous dire de nous :
Que leur simple être, là
Signifie quelque chose — que bientôt
Nous allons toucher, aimer, clarifier.

Et heureux de n’avoir pas seulement inventé
Une telle suavité, nous sommes encerclés :
Un silence déjà rempli de bruits,
Une toile sur laquelle émerge

Un choeur de sourires, un matin d’hiver.
Placés dans une lumière étrange, et mouvants,
Nos jours mettent une telle réticence
Ces accents semblent leur défense.

Edwin Thumboo, « Ulysse près du Merlion »

Edwin Thumboo, né en 1933, est un peu le poète national de Singapour — le Victor Hugo local. Il a écrit en 1979 un poème qui en est l’hymne officieux, « Ulysses by the Merlion » dont il n’existe pas à ma connaissance de traduction en français (le Merlion, monstre composé d’une tête de lion et d’une queue de sirène, est l’emblème de Singapour ; sa statue se trouve à l’entrée de l’île ; il veille comme une vigie, face à la mer). Voici une tentative de traduction :

J’ai navigué sur bien des eaux,
Esquivé des ilots de flammes,
Lutté contre Circé
Qui aimait tant le grouinement des porcs ;
J’ai passé Scylla et Charybde
Pour sept années auprès de Calypso,
Me suis battu contre les dieux.
En arrière-plan
Je restais fidèle à Ithaque, je voyageai,
Voyageai, voyageai,
Souffrant beaucoup et jouissant peu,
Je vis des gens étranges chantant
Des mythes nouveaux ; et je fis des mythes moi aussi.

Mais ce lion des mers
Avec sa crinière salée, ses écailles, sa queue fantastique,
Son aura de puissance, son air insistant
Sur cet étroit promontoire…
Laisse perplexe.

Rien, rien dans toute ma vie
N’aura préfiguré cet être
Mi-bête, mi-poisson,
Cette créature puissante, et des terres et des mers.

Les hommes s’installèrent ici,
Apportant dans cette ile
La générosité des mers,
Ils construisirent des tours sans faîte comme celle d’Ilion.
Ils fabriquent, ils obéissent,
Ils achètent, ils vendent.

Malgré des voies bien différentes,
Ensemble ils se transforment,
Explorent les limites de l’harmonie,
Cherchent le centre ;
Ils ont changé de dieux,
Gardant pour seuls souvenirs de leur race
La prière et le rire, la manière
Qu’ont leurs femmes de s’habiller, la politesse.
Ils tiennent les bons vieux rêves des ancêtres —
Si beaux, si radieux —
Dans de nouvelles visions,
Lumineuses et urgentes,
Pleines de ce qui fait maintenant.

Peut-être d’avoir dû faire face à des choses
Qui les écrasaient de leurs poids,
Leurs esprits aspirent de nouveau à des images,
Ajoutant au Dragon, au Phénix,
À Garuda, à Nâga, ces Chevaux du Soleil,
Ce lion des mers-ci,
Cette image d’eux-mêmes.

Joshua Ip, « prends le temps »

Essai de traduction d’un poème de Joshua Ip, « taken time », du recueil Sonnets from the Singlish upsize edition (Math Paper Press, 2015). Le Singlish est l’anglais parlé par les Singapouriens, grammaticalement pauvre et hybridé de vocabulaire chinois et malais. Sur la 4ème de couverture, il est écrit que « les poèmes sont librement traduits de ce créole à base d’anglais, familièrement parlé à Singapour, qu’on appelle le Singlish ». 

et il prend avec lui ton bonheur avec un grand b
comme si c’était un happy meal, da bao*, avec un milo bing**.
les rosbifs disent takeout, « pris dehors ». en un sens
c’est toi qu’il a pris. j’aurais fait pareil à sa place.

prends-le au piège à la singapourienne, au mot.
ou en tenaille, en grippe, ou la main dans le sac, en otage.
au dépourvu, ou bien son offre au pied de la lettre, ouvrez
fermez les guillemets « Aux chiottes« . mais toute l’enquête

m’apprend qu’il est innocent du crime
dont je l’accuse, bouc émissaire, un pauvre type de peu de prix,
pas bien en prise. Donc laissons-le prendre congé,
se barrer. Tu t’es mépris — mais sur ton temps.
Ton bonheur, il pouvait te le prendre
aussi peu qu’il pouvait te le donner.

* da bao : plat à emporter (en mandarin)
** milo bing : boisson chocolatée glacée

Th. Kwek, Carnet de Pékin, II

Je poursuis ma lecture d’Unfree Verse, l’anthologie de la poésie formelle de Singapour. Voici un essai de traduction d’un sonnet de Theophilus Kwek datant de 2015. C’est le deuxième moment d’une série intitulée Carnet de Pékin, et précédée de la mention « Marco Polo, fin 2014. »

Et de nouveau j’essaie de leur parler des pluies.
De la façon dont en novembre nos canaux grossissent
du ruissellement, et les dernières péniches de céréales,
d’or engrangé. Ils pensent que ça n’est pas pratique

d’attendre ainsi le retour de nos tempêtes et marins,
chacune plus capricieuse que la précédente,
ou le passage des caravanes, des cerceaux et licous,
étant donné chaque été au jeûne du désert.

Le sable arrive de l’ouest, comme un animal
recouvrant la ville un jour sur deux
quand le palais de la cité disparaît, interdit.
Reste que je n’ai jamais vu si bel endroit

en hiver, lorsque nous, venus si loin, nous éveillons
au soleil et aux rires courant sur le lac gelé.