Terre inculte en librairie

0692B1C8-15E9-47F1-ACC6-6744CD6D7351.jpegQue peut-on faire avec les textes illisibles ?

Les œuvres poétiques qui ont bouleversé la modernité ont imposé un nouveau régime de réception, dont on n’a pas encore pris toute la mesure. Déjouant la manière habituelle dont le lecteur synthétise la signification, elles réclament de sa part une attention spécifique.

Laquelle ? Pour la déterminer, Pierre Vinclair propose de partir des textes mêmes. Dans un corps à corps avec le célèbre poème de T. S. Eliot, The Waste Land (1922), il avance strophe par strophe, élucidant les références intertextuelles, les ramenant au contexte de production, offrant une nouvelle traduction du texte et élaborant de nouveaux schèmes théoriques à même de rendre compte de son fonctionnement. Il parvient ainsi à comprendre ce que le poème attend de nous. S’ouvre alors un nouveau territoire de pratiques à explorer, qui définit une éthique de la réception.

4eme de couverture de Terre inculte, Hermann, janvier 2018.

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Yeats, « La folle »

(Traduction maison)

La folle, là, improvisant de la musique,
De la poésie, dansant sur le rivage,
L’âme divisée,
Grimpant, tombant elle ne savait où,
Cachée dans le chargement d’un cargo,
Rotules brisées, cette fille, je dis que c’est
Quelque chose de beau, de noble, ou qui s’est
Perdue, héroïquement, trouvée.

Quel désastre eut donc lieu ? Qu’importe,
Elle se tenait là dans la plaie, plaie, plaie
De sa musique désespérée, et quand vint son triomphe
Au milieu des ballots et des paniers,
Elle n’émit pas de son sensé
Mais chanta : « Ô l’affamée de mer, mer mort-de-faim »

192. Le Nouvel an

Toujours le Shijing

1.

Beaucoup de givre au nouvel an :
__l’angoisse meurtrit mon cœur.
Les calomnies des gens du peuple
__sont de plus en plus énormes.
Je suis si seul !
__et le chagrin grossit dans mon cœur —
Mon pauvre petit cœur —
__triste à en tomber malade.

Mes parents m’ont-ils fait naître
__pour endurer tant de souffrances ?
Pourquoi ne vins-je pas avant ?
__Pourquoi ne vins-je pas après ?
C’est par la bouche qu’on fait louange,
__c’est par la bouche qu’on calomnie.
Mais c’est le cœur qui s’attriste
__à mesure des outrages subis.

Oui, c’est le cœur qui se désole
__à l’idée de ma triste condition.
Ceux qui ne commettent pas de crimes
__sont réduits à servir les autres.
Qu’on ait pitié de moi
__qui ne trouverai jamais le bonheur.
Regarde, les corbeaux s’arrêtent :
__sur quelle maison se poseront-ils ?

Regarde dans cette forêt
__les grosses bûches, le petit bois.
Le péril est grand pour le peuple
__qui interroge le ciel, opaque.
Quand il décidera de s’imposer,
__les méchants ne gagneront pas.
S’il y a un Dieu,
__qui peut-il détester ?

2.

On dit que la montagne est petite
__malgré ses crêtes et ses sommets.
Les calomnies des gens du peuple,
__pourquoi personne ne les punit ?
Mobilise les anciens,
__demande à ceux qui lisent les rêves.
Tous disent être sages,
__mais qui distingue un corbeau d’une corneille ?

Il faut dire que le ciel est haut,
__et oser se tenir bien droit.
Il faut dire que la terre est ferme,
__et oser marcher à grands pas.
Ceux qui affirment cela
__ont des raisons solides.
Pitié pour nos contemporains —
__pourquoi ? — serpents, caméléons.

Regarde ce champ caillouteux :
__la faune et la flore s’y pressent.
Le ciel me ballotte en tous sens,
__on dirait qu’il me contrôle mal !
Ils ont cherché un modèle en moi,
__on dirait qu’ils n’ont pas trouvé !
Ils ont fait de moi un ennemi,
__et ont méprisé mon énergie.

Ah ! Mon cœur est triste,
__comme si un lien le nouait.
Le gouvernement actuel,
__pourquoi nous oppresse-t-il tant ?
Quand l’incendie est attisé,
__comment parvenir à l’éteindre ?
La grande capitale des Zhou,
__devra sa perte à la Dame de Bao*.

3.

La fin, je ne cesse d’y penser —
__la pluie, le temps gris me dépriment.
Ta voiture est assez chargée,
__et tu en as ôté les moyeux ;
Tu ne peux la charger encore
__à moins que ton frère vienne t’aider.

N’en ôte pas les moyeux,
__et les rayons des roues tiendront.
Surveille bien ton cocher,
__et ton chargement ne sera pas renversé.
Tu pourras alors traverser les champs caillouteux,
__n’y as-tu pas déjà pensé ?

Les poissons dans un bassin clos,
__ne peuvent pas se réjouir :
Même s’ils nagent tout au fond,
__ils resteront toujours visibles.
Mon cœur est transi de chagrin,
__songeant à mon peuple opprimé.

Ils boivent les meilleurs alcools,
__mangent de la viande succulente.
Ils ont leur réseau, leurs voisins,
__accèdent aux demandes de leurs proches.
Quand je pense à ma solitude,
__mon cœur se désole de plus belle.

Ces gens minables ont des maisons,
__ces salauds ont des récompenses.
Les gens du peuple, eux, n’ont plus rien,
__et le ciel les accule au malheur.
Heureux l’homme qui a de la fortune, —
__mais pitié ! pour le délaissé.

181. Les Oies sauvages

Il s’agit de la traduction d’un poème du Shijing

Les oies sauvages s’envolent,
__leurs ailes font swoush swoush.
Ces jeunes gens, loin de chez eux,
__travaillent d’arrache-pied dans les champs.
Soyons-leur en reconnaissants :
__ils le font par pitié des veuves, des veufs.

Les oies sauvages s’envolent,
__s’assemblent au milieu des marais.
Ces jeunes gens, préposés aux murs,
__en ont bâti plusieurs centaines.
Certes, ils ont travaillé d’arrache-pied, —
__on étudie maintenant au calme des maisons.

Les oies sauvages s’envolent,
__poussant un mélancolique « ao ao ».
Les hommes sages
__diront que j’ai travaillé d’arrache-pied ;
Les imbéciles
__que j’ai manifesté mon arrogance.