L’appel au traducteur

titre articleDepuis quelques temps, je propose au site de recherche en littérature Fabula des comptes rendus ou des essais critiques sur des livres de théorie littéraire, essentiellement relatifs à la question des genres en littérature, ou plus particulièrement à la poésie. Aujourd’hui c’est, à partir du beau petit livre d’Eliot Weinberger, un essai un peu plus personnel qu’Acta fabula publie. Il s’agit d’y prolonger, en me basant sur la comparaison d’une multitude de traductions du même petit poème chinois, l’enquête sur l’effort des textes qui structure ma modeste recherche depuis le début de ma thèse. Cet article peut être lu ici.

En souvenir de W. B. Yeats (fragment)

[…]
Comme nous, tu semblais idiot ; ton don survécut à tout cela :
La paroisse des dames riches, la déchéance du corps,
Toi-même. L’Irlande folle t’a ouvert, violemment, à la poésie.
Aujourd’hui l’Irlande n’a perdu ni sa folie ni son climat,
Puisque la poésie n’a pas d’effet : elle survit
Dans la vallée de son propre faire, où les cols blancs
Ne voudraient jamais mettre les doigts, coule au sud
Depuis les territoires de solitude et les chagrins trop pleins,
Villes à vif auxquelles nous croyons, où nous mourons ; elle survit,
Elle-même événement, comme une bouche.
[…]

*

You were silly like us; your gift survived it all:
The parish of rich women, physical decay,
Yourself. Mad Ireland hurt you into poetry.
Now Ireland has her madness and her weather still,
For poetry makes nothing happen: it survives
In the valley of its making where executives
Would never want to tamper, flows on south
From ranches of isolation and the busy griefs,
Raw towns that we believe and die in; it survives,
A way of happening, a mouth.

W. H. Auden, « In memory of W. B. Yeats »

Louis Zukofsky, « A »-7, # 2

Suis sur le perron, là, assis, quoique personne
Me l’ait demandé, ni à toi qui n’es pas là,
Un panneau – LAVERIE – (grince – au vent) – LE SOLEIL –
(Nuits ?), du soleil, frangin, arriérés de quel mois ?
D’ac’ – mais ni crinière ni trot ? Au cul, au cul
De la Terre, harpe-oiseaux, deux crinières par couple
D’oiseaux, chacun un mot, un boyau continu,
Au trot – ? Pas de cheval ici, pas là non plus ?
Que tu dis ! Lors je – roulez pour moi, chants ! On va
Faire un cheval en bois, reconnu à nos mots –
Pas ça – neuf moins deux ! – autant que ça nous prendra
Pour rendre à l’homme mort un visage écarlate,
Habillé pour monter et pour tourner en rythme
Sur des trotteurs – dans les vergers, (changez !) oiseaux.

Louis Zukosfky, « A »-7, # 1

(Essai de traduction maison)

Chevalets : qui fera des crinières ? Les mots
Feront ça, hors des airs et des crinières, mais
Ils n’ont pas de crinière, et donc pas d’airs, oiseaux
De mots, de moi à eux pas de boyaux pincés.
Et comme ils n’ont pas d’yeux, leurs jambes sont en bois,
Leurs estomacs bâtons ou des marques s’impriment ;
Rouge sang, rouges lampes pendant au cou — à
La place du cou, deux jambes font A, quatre M.
“Rue barrée” : les mots marqués sur leur estomac ;
Ça empêche quiconque à part le cantonnier ;
T’es arrêté ; elle, arrêtée ; quant à nos doses ?
Arrêtées. Non ! Si on n’a ni ça, ni le flouze
____On ne va pas tomber, le cerceau décalé,
____Dans la bouche d’égout — moi ? Suis sur le perron.

LGR, # 58. Rustaud !

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Rustaud, avec ton air frustre,
__emballeur de frusques, commerçant de soie,
tu n’es pas venu me vendre ta soie :
__tu es venu m’enrôler dans tes plans :
« Bébé, ensemble on va traverser la Qi,
__on va aller jusqu’au Mont Dun.
Il ne faut pas que tu attendes trop longtemps,
__ma petite, tu n’as pas de bon entremetteur.
Ne te mets pas en colère, bébé,
__tout se passera avant l’automne. »

Moi, j’ai grimpé sur le mur croulant
__pour y observer les montagnes,
Et je n’ai rien vu venir,
__j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps…
Soudain, j’ai vu quelque chose,
__alors j’ai ri, et j’ai crié :
« Ô Divinations ! Augures !
__vous ne m’avez pas induite en erreur !
Car Ô ! Le char qui arrive,
__il apporte mon trousseau ! »

______Quand elles ne sont pas encore tombées,
________les feuilles du mûrier sont si douces.
______Ah, tourterelle,
________ne va donc pas manger pas ces mûres !
______Ah, mon aimée,
________ne fréquente donc pas les hommes !
______Que les hommes se négligent,
________on le comprend aisément.
______Mais qu’une fille se néglige,
________ça n’est pas explicable !

Quand vient le moment de tomber,
__les feuilles du mûrier, elles jaunissent.
Depuis que je t’ai rejoint,
__nous avons vécu trois ans de misère.
Les eaux de la Qi montent, montent,
__elles mouillent les tentures du char.
Une femme, ça ne manque pas sa parole,
__c’est l’homme qui est duplice !
L’homme, qui ne sait rester droit,
__avec sa morale double et triple !

Trois ans, je fus ta femme
__passés à récurer la chambre —
Tôt levée, tard couchée,
__n’ayant pour moi un seul matin…
Depuis que nous vivons ensemble,
__je dois supporter tes violences.
Mes frères, eux, n’en savent rien,
__ils se moqueraient bien de moi !
Je veux penser, parler, au calme
__et me lamenter sur moi-même.

Nous devions vieillir ensemble,
__Mais l’âge a augmenté ma colère.
Il y a des berges même pour la Qi,
__et des digues pour les marécages…
Quand j’avais encore mes couettes,
__ta voix, ton rire me célébraient !
Fidèle aux promesses de l’aurore,
__je ne pensais pas que tu reviendrais dessus.
Tu en es revenu ; n’y pensons plus.
__Maintenant, c’est fini.