L’ironie dans le roman

Dans sa Théorie du roman, Lukacs interprète l’apparition du roman comme le symptôme du désenchantement d’un monde d’où les dieux ont fui ; comme forme littéraire, il accomplirait la tentative de trouver du sens dans un monde qui ne peut en avoir, effort désespéré, et conscient de l’être. L’ironie, écrit-il, serait la forme générale de ce rapport au monde :

L’ironie de l’écrivain est la mystique négative des époques sans Dieu : par rapport au sens, une docte ignorance, une manifestation de la malfaisante et bienfaisante activité des démons, le renoncement à saisir de cette activité plus que sa simple réalité de fait, et la profonde certitude, inexprimable par d’autres moyens que ceux de la création artistique, d’avoir réellement atteint, aperçu et saisi, dans cette renonciation et cette impuissance à savoir, l’ultime réel, la vraie substance, le Dieu présent et inexistant.

Le roman prétendrait donner le sens de l’absence de sens ou la Vérité de l’Ignorance. La référence au démon, qui suggère que le retrait des dieux n’est pas tant un retrait du sens (puisqu’il y a un sens à l’absence de sens) qu’un retrait du sérieux, ou de cette assurance que les apparences sont sérieuses. Au sérieux s’oppose ou bien le jeu sur les niveaux de sens, c’est-à-dire l’humour, ou bien la présentation de l’auto-destruction du sens des apparences, c’est-à-dire l’ironie. Le sérieux dit que la ligne à suivre est claire : sa certitude recoupe le vrai. Il n’est pas dans un monde tragique. L’humour prétend que ce ne sont que des apparences, et qu’il n’y a qu’apparences : il n’est pas non plus le symptôme d’un monde tragique, au sens où la constatation qu’il n’y a qu’apparences ne contredit aucun désir de profondeur. D’où sa légèreté, et en un sens sa futilité. La figure du démon, ici, indique tout autre chose : l’ironie, à savoir la démonstration du ridicule ou de la futilité des apparences, au nom d’une profondeur tragique. Tragique car une telle profondeur ne pourra jamais se donner une apparence : c’est le régime de l’apparaître lui-même que condamne la belle âme ironique. Le démon est donc la figure de cette voix des profondeurs irréductible à tout apparaître – d’où son revers : l’ignorance et l’acceptation de l’ignorance. Autrement dit, la condamnation des apparences au nom des profondeurs s’accompagne de l’humble refus de vouloir comprendre cette profondeur. Raison pour laquelle l’ironie n’est pas la figure d’un monde sans dieu, mais bien la figure d’un monde du dieu présent-absent (c’est-à-dire du démon, à mi-chemin du dieu des hommes sérieux et du rien des humoristes), et qu’elle est à ce titre une manière de superstition : cette condamnation des apparences au nom d’une acceptation résignée de l’ignorance n’étant en effet que le moyen de préserver la souveraineté du démon. L’ironiste n’est nihiliste que parce qu’il est Pascalien.

D’où l’on peut tirer deux choses : une définition de la fiction comme sens de l’absence de sens. Et une caractérisation de la parole du romancier comme parole double, voix du narrateur travaillée par la voix des profondeurs, celle du démon.

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