Littérature et politique

philosophie et politique

Si l’on ne convainc pas (si l’on débat, plus qu’on ne dialogue), ou presque pas, et jamais ou rarement, c’est que la parole, dans la majorité des contextes de l’expérience, n’est qu’une expression des dispositions d’un corps ; elle vaut moins pour son contenu cognitif ou sa valeur de vérité que pour ce qu’elle dit des dispositions de celui qui la formule : le discours n’est alors que la sécrétion d’un corps qui révèle son état, par des mots et des phrases qui valent comme symptômes plus que comme signes – ce contre quoi la philosophie a pu vouloir lutter, grâce à l’art dialectique prenant pour la première fois au sérieux le contenu cognitif des discours (« Tu dis la vertu, mais qu’est-ce que tu entends par la vertu ? »). Face à cette tentative de régler la parole comme un médium indépendant des corps qui la sécrètent et qui vaudrait en soi (les problèmes philosophiques naissant peut-être, se nourrissant en tous cas, de cet écart entre le signe et le symptôme), la rhétorique des sophistes, au contraire, préconise de retourner au corps de la sécrétion discursive, en se servant de la parole comme d’un dispositif permettant de modifier son orientation. La politique, qui s’épuise – en tant qu’activité de parole – dans cet usage exclusivement toxique du discours (sans contenu) dont la « langue de bois » est l’autre nom, devient alors l’art de disposer les corps. Les disposer à quoi ? D’une part, à bien agir (un homme politique est un homme qui parle et ce faisant fait faire des choses aux hommes), et d’autre part à bien réagir (à des réformes, à l’air ambiant, à l’état des choses, pour qu’on ne se rebelle pas). On peut dire, en face des problèmes philosophiques, que les problèmes juridiques, naissent également de cet écart entre la pragmatique des lois, qui doivent disposer les corps, et leur eidétique, car elles doivent le faire à l’aide de phrases dont on peut interroger le contenu.

littérature et politique

Si le « miracle Grec » de la science et de la philosophie est ce rêve antipolitique – étrange, sinon pénétrant – permis par l’écriture (qui fixe les discours indépendamment des corps qui les sécrètent) de débrancher le sens de sa dimension affective (le sens comme affect reconfigurant la disposition d’un corps) pour le réifier (le sens comme l’Idée), il est une autre pratique des discours qui, tout en partageant avec la politique sa conception toxique de la parole, remet en cause la fin manipulatoire de cette toxicité : c’est la littérature en tant que pratique discursive alternative destinée non à orienter comme ceci ou comme cela les corps mais à les libérer (« le libre jeu des facultés »), c’est-à-dire à les faire rêver. La littérature est donc aussi une pragmatique politique (non pas au sens de Sartre, qui fait dans Qu’est-ce que la littérature ? comme si un roman n’était rien d’autre qu’un tract efficace, mais au sens où elle ne s’intéresse qu’à ses effets, c’est-à-dire aux affects qu’elle créé), mais c’est une pragmatique pour rien : les affects qu’elle fait naître sont des affects libres, ou émancipant. Elle fait vivre aux corps des affects qui ne sont pas que des moyens pour que ces corps agissent ou réagissent, mais qui, produits comme gratuitement, leur révèlent en même temps leur capacité à être affectés et la puissance toxique de la parole. Déconstruction politique de la politique, la littérature ne cherche, dans la reconfiguration des corps qu’elle permet, que de leur faire faire l’expérience du sens, conçu comme affect.

l’envers postmoderne du fascisme

Une telle idée des rapports entre philosophie (qui s’occupe du contenu des discours), politique (qui instrumentalise l’efficace des discours) et littérature (comme pragmatique du rêve) peut nous amener à reconsidérer la plainte très contemporaine sur la postmodernité, lorsque celle-ci se désespère qu’il n’y ait plus de contenu discursif en politique. Or, hormis pour les philosophes (et les philosophes-roi), les discours politiques n’ont jamais valu ou bien que comme sécrétions (symptomatiques) des corps (c’est aussi la théorie des rapports entre infra et superstructure chez Marx) ou bien que comme réarrangement, disposition nouvelle (politique) des corps. Ce que ces plaintifs regrettent, ce n’est donc pas le contenu des discours, ou qu’il n’y ait pas d’idée, mais que cette langue de bois ne leur fasse plus d’affects : ils bandent mou. Nostalgie, un peu fasciste, d’un temps où les mots de la politique faisaient vibrer les corps en les traversant – où manquait la catharsis littéraire.

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4 réflexions sur “Littérature et politique

  1. Salut Pierre c’est Thibault (de la librairie, la semaine dernière) je trouve tout cela très intéressant, et contrairement a moi qui suit un reporteur muet, tu sembles être un excellent vecteur d’idée. Quelques interrogations a la lecture cependant: pourquoi écarter la possibilité du philosophe-roi? S’il n’a jamais été, en fais-tu une différence ontologique entre philosophe et politicien? La barrière serait hermétique? Pourquoi ne serait-ce pas le contenu du discours lui-même qui au bout du compte importerait en politique (certes cela supposerait un effort d’éducation massif a l’égard des récepteurs du discours)? Pourquoi nier au contenu du discours un quelconque effet sur le réel (parce que c’est ce qu’il me semble que tu supposes en le réservant au champ de la spéculation métaphysique ou de la dialectique)? La dialectique platonicienne n’est-elle pas elle-même la possibilité d’un langage sain (conceptuellement cohérent) et en même temps politiquement performatif? La réification conceptuelle prive-t-elle le concept d’un effet affectif? Pourquoi réserver la vérité philosophique a des cercles d’érudits sans pouvoir au lieu de la mettre en action par la politique? Si la parole vaut moins pour son contenu cognitif que pour sa faculté d’expression des dispositions d’un corps, cela sous-entend que le principe de fonctionnement de la politique serait une sorte de mimétique sociale entre deux corps, celui du chef, et la masse qui se modèlerait au gré des variations du model. C’est très Confuceen ca!
    C’est un peu en vrac, et l’article remonte a il y a deux ans, mais bon on fait ce qu’on peut.
    Excuse aussi les carences d’accents, mon clavier est un qwerty.

  2. Salut Thibault, merci pour tes remarques à ce – il est vrai – déjà vieux texte.
    J’essaie de te répondre dans l’ordre :
    1. « Pourquoi écarter la possibilité du philosophe-roi ? » Il faut l’écarter deux fois : une première fois à cause du roi (je ne veux pas de roi, qu’il soit philosophe ou non), et une seconde fois à cause du philosophe, ou du métaphysicien, qui d’après ce texte – je ne sais pas si je dirais la même chose aujourd’hui – est celui qui cherche du sens dans la sécrétion des corps. C’est-à-dire qui est, littéralement, un pervers : un fétichiste du discours. Je ne veux pas être gouverné par un roi, et encore moins par un roi pervers. D’ailleurs, je ne veux pas être gouverné du tout – semble dire ce texte.
    2. « S’il n’a jamais été, en fais-tu une différence ontologique entre philosophe et politicien ? » Non pas ontologique, mais pragmatique-affective : une phrase étant donné, un politicien se demande comment son corps peut en sécréter une qui puisse avoir plus d’effet ; un philosophe se demande ce que cette phrase veut vraiment dire – comme s’il y avait un vraiment.
    3. « Pourquoi ne serait-ce pas le contenu du discours lui-même qui au bout du compte importerait en politique (certes cela supposerait un effort d’éducation massif a l’égard des récepteurs du discours) ? » On n’appelle peut être pas « politique » la même chose. J’appelle « politique » l’art de disposer des corps par la parole. Par définition, la politique est donc anti-philosophique. Réciproquement, une éducation au contenu de la parole rend les corps plus rebelles : au lieu d’obéir, ils s’arrêtent pour réfléchir, comprendre, hésiter comme l’âne de Buridan. Si tu veux parler de la politique au sens de « bien gérer ensemble le bien commun », je crois que c’est en effet le problème des philosophes. Mais je crois bien qu’il y a une contradiction dans les termes à vouloir disposer les corps pour faire le bien commun. Autrement dit, que les deux sens de politique ne se rejoindront pas. Et la Commune ? Et le Front populaire ? Il y a sans doute un niveau d’analyse où l’on peut croire que se joue là l’oeuvre des bons sentiments, mais je crois qu’il faut regarder de vraiment loin. Mais, répondras-tu, est-ce qu’on ne vit pas objectivement mieux grâce – par exemple – et depuis le Front Populaire ? N’a-t-on pas à travers les rois philosophes Jaurès puis Blum des objectivations de cette alliance objective entre l’art de disposer les corps et la recherche du bien ? Peut-être. Mais une telle articulation est-elle réitérable ? Ou plutôt sa réitération peut-elle être l’objet d’une décision ? D’une éducation ? Ne peut-on pas disposer les corps à faire le bien ? On peut toujours essayer.
    4. « Pourquoi nier au contenu du discours un quelconque effet sur le réel (parce que c’est ce qu’il me semble que tu supposes en le réservant au champ de la spéculation métaphysique ou de la dialectique) ? » Parce que je ne crois pas au troisième temps de la dialectique et que le scepticisme est l’horizon de la philosophie. Ce qui est bien normal, du reste ; on ne voit pas par quel miracle ces sortes d’animaux pourraient se représenter le réel tel qu’il est.
    5. « La dialectique platonicienne n’est-elle pas elle-même la possibilité d’un langage sain (conceptuellement cohérent) et en même temps politiquement performatif ? La réification conceptuelle prive-t-elle le concept d’un effet affectif ? » Mais la dialectique platonicienne ne donne rien en terme de contenu de vérité, malheureusement. Elle met les corps dans un état d’incertitude radicale. Comment agir après ça ? Ce n’est pas que le concept n’a pas d’effet affectif, c’est que « concept » est le nom de la dés-affection du langage.
    6. « Pourquoi réserver la vérité philosophique a des cercles d’érudits sans pouvoir au lieu de la mettre en action par la politique ? » Je ne vois pas de quoi tu parles. Les cercles qui « se réservent » la soit-disant vérité philosophique valent moins que tous autres. Leur « vérité » n’est pas transformable en action, puisqu’ils n’ont avec eux qu’un processus de désaffection, c’est-à-dire de raréfaction des affects. Comme des plantes, ils fanent. (Je ne parle pas des sophistes ; les sophistes, la plupart d’entre nous, font semblant de faire de la philosophie pour, en réalité, disposer des corps).
    7. « Si la parole vaut moins pour son contenu cognitif que pour sa faculté d’expression des dispositions d’un corps, cela sous-entend que le principe de fonctionnement de la politique serait une sorte de mimétique sociale entre deux corps , celui du chef, et la masse qui se modèlerait au gré des variations du model. C’est très Confuceen ca! » Je veux bien que tu m’expliques ça !

    • Merci d’avoir pris le temps de répondre. Je vais réfléchir à ce que tu racontes. Juste une chose à vif – j’étale mon ignorance – cette conception de la politique comme disposition des corps, (comme ordonnancement du corps social?) d’ou vient-elle exactement? Est-ce une idée qui t’es propre (si une telle chose est possible)? Quant à ma compréhension encore balbutiante de la dynamique des corps politiques de Confucius j’essayerai avec plaisir de te l’exposer un de ces jours si ta thèse te laisse quelque loisir!

      • Je ne sais pas exactement d’où vient cette conception de la politique, mais elle m’est arrivée comme un croisement entre la conception de la parole chez le sophiste Gorgias (cf. Éloge d’Hélène, § 14), la critique de le geste dialectique de Socrate par Nietzsche, de la question des énoncés performatifs (Austin) et de leur rapport à la politique, de la distinction entre les différents sens du mot politique chez Arendt (Qu’est-ce que la politique ?) et Claude Lefort (Essais sur le politique), etc.

        Suite de ma réponse par mail.

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