De l’inhumain

Dans Crise de vers, la poétique de Mallarmé opposait, fort pragmatiquement, deux fonctions du poème : suggérer et nommer, reléguant cette dernière action dans le champ de l’universel reportage, c’est-à-dire, en somme, du réalisme journalistique. Pourtant, l’objectivisme, poésie de nommer les choses telles qu’elles sont, n’est pas un réalisme : l’écriture n’essaie pas, par un foisonnement de détail, de singer le réel, et l’action décrite ne prétend pas à la même texture temporelle ; la narration n’y est pas non plus transparente.

Dans Holocauste, Charles Reznikoff met en scène, à partir des témoignages du procès de Nuremberg, la représentation brute de la déportation, des massacres : sans effet – sinon de rythme – ni commentaire, il présente les faits comme des faits. Or, nous sommes tant habitués au traitement passionnel des horreurs nazies (peut-être le révisionnisme n’aurait-il pas tant d’adeptes si l’approche des artistes était plus positiviste) que la manière de Reznikoff, par sa neutralité insupportable, redouble presque la cruauté des actes S.S. (car c’est par cette absence de pathos que Reznikoff parvient à éveiller le dégoût le plus violent pour ces actes inhumains, dépassionnés, dépris de toute morale et de tout jugement – l’organisation bureaucratique du cauchemar) : jamais un commentaire, un jugement moral ou un trémolo – rien que la musique objective de l’horreur telle qu’elle s’orchestre en se montrant toute nue, dans ces chapitres de prose coupée au rythme ciselé. Ainsi, par exemple, p. 76 :

Une femme arriva avec sa petite fille
et des S.S. étaient là un matin
et emportèrent l’enfant :
il était interdit à une mère d’avoir son enfant avec elle.
Par la suite, la femme découvrit que son enfant avait été jetée dans le feu
où les morts étaient en train de brûler,
et cette nuit-là elle se jeta contre les barbelés électrifiés de la clôture du camp.

Charles Reznikoff, Holocauste, trad. Auxeméry, Prétexte éd., 2007.

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4 réflexions sur “De l’inhumain

  1. Bonjour,
    Bravo pour votre blog. Nous avons des préoccupations communes comme vous pourrez le constater sur le site et blog du corridor bleu dont je m’occupe. Et mon livre La dernière épopée chez IKKO.
    Cordialement,
    CMB

  2. Hölderlin au mirador est un grand livre, vous avez raison! sur plexus il s’agit d’un extrait (le chant 3) de la dernière épopée qui se compose de 6 chants
    je serai ravi de publier sur mon blog des extraits de vos poèmes si cela vous intéresse
    bien à vous
    cmb

  3. Oui pourquoi pas ! J’ai quelque chose sur le feu qui vous intéresserait peut-être… Je vous enverrai un mail une fois fini.
    A bientôt, donc.

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