La vie d’Octave

Deuxième partie de Commune mémoire, incipit.

Comment d’ouvrier, devient-on instituteur ? De Communard, Boulangiste – de communiste, antisémite ? Je n’en sais rien, je dois l’avouer. Deux activités, deux états d’âme tout aussi bien qui, prises dans le flux continu des jours, sembleraient s’être enchaînées avec naturel, apparaissent incompréhensiblement étrangères l’une à l’autre dès lors qu’on les regarde in abstracto, indépendamment des médiations qui ont permis cet enchaînement dans la réalité – comme deux événements distincts. Et, de même que c’est toujours en vain que l’on essaiera de comprendre la nature d’un chêne en regardant les deux photographies d’un gland, et de l’arbre une fois mûr, l’entreprise qui consiste à faire l’histoire des hommes a quelque chose de tragique tant les faits, clos sur eux-mêmes, finis, dans lesquels nous découpons le devenir, nous empêchent toujours de la bien saisir – c’est ainsi.

Pour ma part, je n’ai pas d’hypothèse quant à la manière dont les événements ont peu à peu transformé Octave, quelles crises il a dû traverser, par quelles machinations intellectuelles il a pu en arriver là. Sur tout cela l’honnêteté, je crois – ce que je voudrais appeler la probité – demande de laisser le mystère. Et puis, qui peut savoir ? Lui-même le peut-il ? Faut-il lui demander ? Par quel étrange privilège serait-il mieux placer pour s’expliquer ? Il n’a que sa pauvre mémoire ! Ne sait-on pas assez que la mémoire n’est pas fidèle et qu’elle déforme tout, dans les intérêts de la vie ? Au moins se souvient-il peut-être avec vérité de la sensation du temps qui passe et, qui sait, des médiations les plus cruciales ? Toujours est-il que, malgré des engagements qu’un tiers, après un examen superficiel, eût pu extérieurement trouver contradictoires, Octave, lui, lorsqu’il regardait en arrière, observait dans sa vie une cohérence, une droiture dont il pensait d’ailleurs que plus d’un aurait bonheur à s’inspirer. Car son engagement clandestin dans le syndicalisme et son soutien au parti boulangiste témoignaient, au fond, du même souci ; s’il eût été simpliste de dire qu’il se battait contre les injustices (et malveillant qu’il n’était qu’un fervent partisan de la théorie du complot), on pouvait, on devait malgré tout prendre en compte son souci de la morale et de la solidarité, soutenu par la certitude que les hommes, parce qu’ils viennent de la terre, parce qu’ils ne sont pas des animaux, parce qu’il leur faut un monde et des croyances communes, ne peuvent vivre loin de leur patrie. Or, c’était bien la patrie que les politiciens, depuis cette défaite de 1870 dont le goût ne passait pas, depuis l’Alsace et la Lorraine, mettaient à mal – pour tout dire : avaient saccagé. En cela, ses ennemis avaient toujours été les mêmes : les puissances de l’argent, qui coupent les hommes des valeurs sans lesquelles leur vie ne vaut guère mieux que celles d’un cloporte, les puissances de l’argent grâce auquel les hommes et les femmes volent leurs âmes aux prolétaires, les puissances de l’argent qui égalisent tout : la grande industrie, c’était le déracinement, l’uniformisation des comportements et des goûts, l’abandon de la patrie, la fin de la morale, en somme, l’égalité.

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