De la contrainte, II

La contrainte est-elle un fait ? Avant de répondre à cette question, il me semble devoir préciser le concept – car peut-on ranger sous cette seule catégorie deux phénomènes aussi étrangers l’un à l’autre que la dimension particulière d’un tableau (ou le timbre singulier d’une corde) – et qu’une règle de grammaire ? A l’évidence, non. Car si le premier (les dimensions d’un tableau, ou d’une page, qui se mesure) est bien un fait – singulier, matériel comme un fait – le second (l’existence de règles grammaticales) ne l’est pas, et je crois que le nom de contrainte convient mieux au second. Dès lors on pourra définir ainsi le concept : la contrainte est une règle (elle impose un certain ordre entre les éléments) choisie par convention, c’est-à-dire une production intellectuelle réglant l’organisation matérielle des choses, ou encore un schème, un nombre nombrant (les dimensions de la pages ne sont que nombre nombré).

Ainsi définie, elle correspond à (jusqu’au vingtième siècle, et au vingtième encore avec l’Oulipo ou, d’une autre manière, avec Ch’Vavar) une certaine pratique de la poésie : non contents de ne pouvoir, dans la vie de tous les jours, user du langage que sous contrainte (parler nécessite l’usage de la grammaire), nos poètes en effet décident d’obéir à des contraintes supplémentaires (les rimes, les alexandrins, les vers justifiés, etc.) – mais pourquoi ? Que la grammaire, selon sa forme, soit une contrainte comme les autres, au sens où nous l’avons défini, cela semble aller ; pourtant, à la différence des autres (pas toutes les autres ; R. ne me disait-il pas un jour que l’alexandrin était le rythme naturel de la langue française ?), les règles de la grammaire, grâce auxquelles et à travers lesquelles nous pensons, sont naturalisées – c’est-à-dire précisément nous apparaissent comme des purs faits (il faut mettre le sujet avant le verbe, c’est ainsi – bien). Or, une confrontation même superficielle avec n’importe quelle langue étrangère (ou la lecture de Benveniste) nous montre que d’une part on ne peut penser qu’à travers la grammaire de sa propre langue (les catégories de la langue structurent notre ontologie – raison pour laquelle elles nous semblent aller de soi) et que d’autre part, justement, ces règles ne vont pas de soi (elles ne sont pas partagées).

Ainsi, user de contraintes (par exemple les rimes), i.e. respecter d’autres conventions que la seule grammaire, serait un moyen de bousculer celle-ci et – sinon voir derrière la langue – y introduire du bougé, du jeu – en un sens, s’en libérer. Ou, tout du moins, se libérer de l’usage commun de la langue, en employant des formules, en trouvant des images que nous n’aurions jamais trouvées sans la contrainte, habitués que nous sommes à penser dans le commun. Si nous ne pensons qu’à travers les catégories de la grammaire, respecter en effet d’autres contraintes qui y introduisent un jeu (la rime nous forçant, par exemple, à une incongruité, ou à changer l’ordre des mots dans la phrase) doit nous aider à penser d’autres choses – que nous n’aurions pas pensées sans elles : l’écriture sous contrainte (et la contrainte serait le propre de l’écriture, car elle seule est toujours déjà prise dans une grammaire qui l’oblige) serait donc l’avènement d’une subjectivité impersonnelle (cela produit de la pensée, mais elle n’est à personne), et serait une solution originale au problème paradigmatique d’une certaine modernité poétique, cherchant (entre autres derrière le nom de lyrisme critique) en même temps le chant et l’universel.

Par exemple, dans les vers de Perec issus de la série Alphabets, la contrainte pousse à de nouvelles images ; les nouages qu’elle impose à la phrase font surgir quelque chose comme un style, qu’aucun individu n’aurait imaginé seul, poussé par la seule grammaire commune. Le choc des contraintes (grammaire d’un côté, conventions additionnelles de l’autre) produit des clinamens sémantiques. Pour autant, reste une question : la contrainte est-elle seule à pouvoir produire ce genre de subjectivité impersonnelle, ces clinamens – mais surtout : ce que l’on gagne de ce côté, ne doit-on pas le payer, plus cher, d’un autre ?

à suivre…

illustration : F Morellet


3 réflexions sur “De la contrainte, II

  1. ayant l’esprit bien plus foutraque que philosophe (agenceur et manipulateur de concepts ; d’ailleurs, si certaines de mes remarques sonnent « kantiennes », ainsi que tu me le dis dans un précédent commentaire, c’est un peu comme l’autre qui fait de la prose sans le savoir… aveu de « jourdanisme ») je ne parviens pas à comprendre le début de ta définition :

    « la contrainte est une règle (elle impose un certain ordre entre les éléments) choisie par convention… »

    ou plutôt, je me demande si l’on ne peut pas penser, à côté de celle que tu définis, une forme non conventionnelle de contrainte (qui ne soit pas une « règle » : prescription et instrument de mesure, étalon)… une forme à laquelle le nom de « contrainte » conviendrait bien, sans pour autant qu’il s’agisse seulement de données factuelles…
    ou peut-être (là je sens le terrain glissant!) sans établir de distinction de type catégorique entre les divers donnés : la page [le support] (matière, dimensions), la langue (son lexique, sa morphosyntaxe), le « je » (sa situation psychique et spatio-temporelle).
    les trois (et certainement d’autres) formeraient cette « contrainte » (terme notionnel ou conceptuel qui vise des configurations singulières dont le nom propre est chaque poème, toile, morceau de musique etc.)

    et il y a bien « subjectivité impersonnelle » dans le sens où l’ego ne sait pas d’avance (n’est pas responsable de) ce qui surgit : une forme, un poème & un sujet. Ce qui s’y dit/fait ne l’aurait de toute façon pas été autrement.

    (il y a du Meschonnic, là : le dire et le vivre, inextricables, font (une) forme.)

    (ou alors, si l’on veut jouer avec les mots : ce qu’il y a de « personnel » dans le sujet, serait seulement la prise en charge (la mise en forme) des diverses « personae » qui le traversent /le composent.)

    est-il besoin, pour « se libérer de l’usage commun de la langue » (l’ « universel reportage » de Mallarmé) de « respecter d’autres conventions que la seule grammaire »?

    on est là sur une distinction norme/écart où l’écart serait rendu possible par l’application d’une autre norme.

    sans pouvoir aller beaucoup plus loin maintenant (je m’essouffle vite), je me demande si le problème ne viendrait pas de cette distinction qualitative…

    « à suivre… »

    j

  2. Nous y sommes : ce que tu entends par contrainte, c’est le référentiel pluridimensionnel, le repère comme en géométrie, à l’intérieur duquel naissent toutes les oeuvres poétiques, i.e. les dimensions qui structurent ce que l’on pourrait appeler l’expérience poétique. Alors, effectivement, chaque poème redistribue de manière singulière cette expérience, et libère une nouvelle manière de faire ce correspondre, dans une voix, une personne avec une page, et avec une langue.

    Mais alors, nous perdons de vue cette question qui ne te semble pas poser problème (mais que je crois devoir prendre au sérieux), celle de C. lorsqu’il écrit que l’on ne fait rien de bon sans contrainte. Car à suivre ton sens de « contrainte », cette question ne se pose simplement pas, car tout poème est par définition une instanciation de cette expérience poétique, et l’expression « écrire sans contrainte » est dénuée de signification. Ce qui m’intéresse, quant à moi, c’est de questionner la pseudo-évidence de l’abandon de la rime, par exemple, ou de l’alexandrin, et réciproquement la pseudo-évidence de la rime ou de l’alexandrin du temps jadis…

    Sur la distinction norme/écart, tu vois juste, si ce n’est que je ne reformulerais ainsi : nécessité/contingence. Comment produire de la contingence dans la langue (non de la nécessité, non plus du simple arbitraire) c’est-à-dire, en un sens, je suis décidément bien has been, du beau ? Car la voix est dans le clinamen.

  3. Pingback: De la contrainte, III « pierre vinclair

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