La glande pinéale des genres

L’épopée archaïque opère comme récit du corps (et non de la psychè) dans l’espace (non dans le temps) : on y voit les déambulations de l’un, les aller-retours d’un autre, et les attributs psychologiques (le rusé, le coléreux) que l’on prête aux héros (non aux personnages), moins que d’indiquer comme dans le roman les symptômes d’un rapport psychologique au monde, décrivent un principe d’appréhension des corps dans l’espace. Un corps d’homme-rusé lui permet d’aller ici, un corps d’homme-coléreux bouge comme cela – ils se rencontrent, s’entrechoquent, produisent des clinamen. L’espace, donc, le temps n’étant qu’inessentiel : l’épopée ne construit pas d’intrigue, il n’y a pas de mesure du temps qui passe (on dit « dix ans » comme on dirait « cinq » ou « vingt », c’est sans conséquence : « longtemps » – les corps ont, pour la plupart, changé de place).

La tradition du roman, ouverte par Don Quichotte, s’intéresse au contraire à l’âme comme perspective. Jusqu’à Ulysse de Joyce (et singulièrement depuis la fin du 19ème siècle), on n’en finit pas de montrer qu’un personnage (non un héros) est avant tout le symptôme d’un certain rapport psychique au réel : le roman sonde les âmes, expose la façon dont elles conçoivent le monde, et comme le monde, peu à peu, les transforme. Il s’y agit à chaque fois, donc, de montrer dans une intrigue (qui se mesure en minutes, en jours, en années) la manière dont cette perspective d’une part se construit (au fil du temps, à force de contacts avec le réel et avec les autres perspectives) et d’autre part construit une représentation du monde. Et s’ils se déplacent, les personnages, c’est moins parce que l’espace compte, qu’une manière de suggérer le passage du temps – car la modernité compte le temps, à l’aide de l’espace.

Il y a singulièrement un objet qui échappe à cette catégorisation en corps/âme et espace/temps ; c’est l’inconscient, dont on ne parviendra à rien penser tant qu’on n’en fera qu’un double obscur de la conscience : par sa nature l’inconscient, tout ensemble âme et corps mais tout autant ni l’un ni l’autre, brise ce dualisme au point où la philosophie classique, depuis Descartes, s’acharne à le faire fonctionner. Une littérature de l’inconscient, qui se donnerait pour tâche d’en dire ou d’en montrer quelque chose, ne pourrait donc se donner pour objet ni le corps du héros (déplacé dans l’espace) ni l’âme du personnage (se construisant dans le temps). Son objet est le corps se faisant âme, dans un espace qui est inséparablement du temps (par exemple la ville, qui n’est qu’un lieu qu’en tant qu’elle a, qu’elle est une histoire). De là, une prise sur la manière dont le sens émerge, pour les corps, de la matière elle-même. C’est-à-dire le mystère. Chanter l’inconscient, le corps qui devient âme, l’espace qui devient temps, c’est le roman épique, l’épopée romanesque (c’est la glande pinéale des genres).

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