L’arrivée à Paris


C’est la première fois que Lécréand voyage en train et il a honte d’exhiber ce corps abimé par une condition misérable, cette sculpture cassée : il n’a que quarante ans, on lui en donnerait soixante. Dix années de bagne auront suffi à faner sa peau, plier son visage dans les rides, rabougrir sa silhouette. C’est pour cette raison que la présence de sa voisine, sur la banquette en face, le gêne ; il ne sait pas comment se tenir. Ses gestes sont maladroits. Pour ne pas croiser son regard il se tourne vers la fenêtre – de l’autre côté les arbres défilent – mais le cahotement de la machine le ramène, en permanence, à ce wagon dans lequel il est d’autant moins à son aise qu’il n’a pas bien dormi : n’ayant pas obtenu du patron de pouvoir poser un jour de congé, il a dû attendre la nuit du samedi pour se rendre à Paris et le trajet a duré huit heures. Le jour vient de se lever. On arrive.

Alors que la locomotive accroche enfin son museau aux aimants de la gare d’Orsay, Lécréand hésite à se lever – il se range malgré tout dans le couloir, pour attendre son tour. Ses jambes sont engourdies. L’air frais, se faufilant jusqu’à lui, porte une odeur d’huile chaude et de charbon. Au moment de descendre, alors que sa jambe s’élance pour se poser sur le marchepied, il ne peut pas s’empêcher – une phrase tombe :
« Tu m’avais oublié, pas vrai ? »
Il parle tout seul, maintenant ? Lécréand pose son pied, amusé, et descend.
Quoique, à l’inverse de la plupart des voyageurs il ne soit pas ralenti par un sac ou une valise – lui n’a rien, lui rentrera ce soir – il marche doucement vers le bout du quai. Ce qui l’attend une fois dehors n’est pas de tout repos : il ne sortira de la gare que comme on plonge dans un océan turbulent, dans le passé, dans la mémoire.

Ainsi que le promeneur qui croit, tant qu’il n’a pas découvert qu’il suffit d’un pas de côté pour les voir tous bien alignés, que la disposition des arbres, dans une forêt, est le fruit du hasard, Lécréand avait été élevé dans l’idée que l’existence était une série de tableaux se succédant apparemment sans logique, qu’on ne traversait que poussé par des forces mystérieuses qu’il fallait attribuer à Dieu. Sans doute avait-il plus souffert que ses éducateurs : c’était comme si la guerre civile, la mort de ses amis, de sa femme, de leur fils, la déportation enfin et les travaux du bagne, avaient tiré sur la corde de sa foi – jusqu’à la casser. S’il retournait, après toutes ces années, dans cette ville qui l’avait attrapé, coincé dans ses recoins comme une souris et dans laquelle – à mesure qu’essayant d’en sortir il se cognait contre ses murs – il avait tant perdu, c’était pour faire ce pas de côté.
Lorsqu’il se contentait d’interroger sa mémoire, Lécréand se voyait comme un personnage fantomatique, noyé dans son corps – un pion, qui s’était crû trimballé sur le grand damier de Paris ; mais si les dieux n’existaient pas, qui jouait, qui jouait avec lui ? Une mythologie ancienne l’avait abusé : il revenait pour enquêter, pour retrouver dans les lieux des signes de l’histoire – de son histoire : oui, comprendre.
Oh pauvre Lécréand ! Que viens-tu remâcher ces souvenirs qui ne sont plus les tiens – souvenirs d’un autre homme, disparu depuis longtemps, et qui ne demeurent en ta mémoire que comme des meubles oubliés par un ancien propriétaire ? Qu’es-tu venu chercher ici ? Figée dans sa matière muette, la ville ne pourra rien t’apprendre ; tu n’y trouveras que du béton, des rues, des maisons.

Incipit de Commune mémoire.

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