Tokyo n’existe pas

A la veille de déménager, un souvenir de Tokyo (février 2007).

On est moins perdu quand on ne sait pas où l’on est que lorsque l’on ne comprend pas où l’on va ; et celui qui, connaissant pourtant ses coordonnées dans un référentiel, marche inintelligiblement dans la direction opposée à celle qu’il veut et croit suivre, celui-là peut se dire perdu. A Tokyo, nous cherchons depuis trois jours à retrouver Ueno en partant de Minowa (séparés d’à peine une station sur la même ligne de métro) et c’est toujours pareil : quelles que soient les directions que nous choisissons, nous nous retrouvons à chaque fois plus loin de la grande gare.
Le premier jour, nous dirigeant dans un premier sens, nous tombons sur un plan où ne sont dessinés que des blocs (ou des pâtés de maisons) portant le même nom, recopié six, sept fois – très utile ! Mais de direction, zéro, aucune promesse. Nous traçons alors au hasard, ne trouvons rien, demandons à quelques grands-pères, sans succès.
Le lendemain, nous trouvons un autre plan de ville, près des distributeurs de thé vert et de café au lait. Après l’avoir consulté, nous décidons d’essayer une rue opposée à celle que nous avons foulée, croyons-nous, la veille ; nous enjambons des voies ferrées (c’est bon signe), passons sous des rails de métro, traversons des rues, des boulevards, coupons des carrefours ; et arrivons à un second plan – ô déception, il nous apprend qu’à nouveau nous avons échoué, et sommes à l’extrême inverse, c’est-à-dire au symétrique de Ueno par rapport à Minowa.
Qui ne verrait là le signe d’un dépaysement radical ? Ce sont les plans qui nous perdent.
D’abord, ils ne sont pas orientés vers le Nord, mais tantôt par-ci, et tantôt par-là, selon la physique du quartier, comment dire, selon son champ magnétique propre. Je tourne le guide dans tous les sens, pour recouper la représentation du quartier avec une vue d’ensemble, en tirer un indice, l’idée d’une direction, un horizon, mais rien n’y fait : tout se passe comme si les quartiers ne communiquaient pas, et les tokyoïtes eux-mêmes sont incapables, si nous leur demandons comment s’y rendre à pieds, de nous désigner la localisation d’un lieu situé hors de ce champ. Ils hésitent, hochent la tête, sourient, tournent sur eux-mêmes et grimacent, piétinent le sol, avant de nous renvoyer d’un geste désolé vers une station de métro.

Ainsi personne, semble-t-il, n’a de vision globale de la ville, ce complexe de quartiers qui se touchent, d’accord, mais ne communiquent que par les souterrains – chacun possède son orientation propre, son haut et son bas, distribués autour d’un centre de gravité toujours identique : la station de métro. Et, comme il arrive peut-être aux particules lorsqu’elles changent de champ de force, nous faisons face à des perturbations qui nous déportent, et mettent nos représentations de l’espace sens dessus dessous à chaque fois que nous tentons de sortir d’un plan particulier, croyant sans doute que derrière la multiplicité des quartiers demeurait quelque chose, la Ville, qui les tenait ensemble. Or Tokyo n’existe pas.

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5 réflexions sur “Tokyo n’existe pas

  1. « Ainsi personne, semble-t-il, n’a de vision globale de la ville »…
    Je crois – pourtant – avoir une vision globale de Tokyo… acquise en un peu plus d’une décennie de dérives motocyclistes et pédestres. On y arrive… Hélas, on perd (en partie et à mesure) ce délicieux sentiment de se sentir vraiment ailleurs et sans repères.
    Je retrouve avec plaisir – quoi qu’il en soit – et bien (d)écrit ce sentiment d’un « ailleurs » soigneusement entretenu par les Japonais eux-mêmes, qui ne peuvent ou ne veulent renseigner l’étranger de passage. Quel plaisir de se perdre dans un environnement non pas hostile mais juste indifférent… On y passe comme en ce monde.

  2. Oui le vélo, la moto doivent être des bons moyens de coudre ensemble ses différents quartiers – mais dix ans, tout de même … Espérons qu’on voit plus vite avec des phrases qu’avec des pieds !

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