La romance originelle

Le Paradis Perdu est un drôle de livre. Longtemps considéré comme le plus grand poète (devant Shakespeare), Milton semblait se percevoir lui-même comme un nouvel Homère. Ainsi, tout au long de son épopée, qui débute comme il se doit par une invocation à la muse, il se présente comme un aède en prise avec des vérités que Dieu lui souffle, directement dans les bronches :

La première désobéissance de l’homme
Et le fruit de cet arbre défendu dont
Le mortel goût apporta la mort dans ce monde
Et tous nos malheurs, avec la perte d’Eden,
Jusqu’à ce qu’un Homme plus grand nous rétablît
Et reconquît le séjour bienheureux, chante, Muse
Céleste ! Sur le sommet secret d’Oreb et de Sinaï
Tu inspiras le berger qui le premier apprit
A la race choisie comment dans le commencement,
Le Ciel et la Terre sortirent du chaos.

(Chant I, trad. Chateaubriand reversifiée).

Dieu, ou les muses donc, car le premier point qui choque à la lecture du Paradis Perdu, c’est le drôle de mélange entre monothésime et paganisme qu’il présente – comme si Milton, ayant voulu offrir une épopée au christianisme, avait été obligé (mais par quoi ? Par la nature de l’épopée ?) de le polythéiser, et c’est ainsi qu’on retrouve dans ce monde d’héroïc fantasy (mais décrit avec une noblesse de ton singulière dans le genre) toute une cohorte, derrière le Père, de demi-dieux, d’anges et de démons dont les aventures, les aller-retours et les décisions son décrits par le menu, au premier rang desquelles ceux de Satan, l’ange apostat aux longues ailes, ex-premier de la classe exilé dans l’enfer après avoir fomenté une révolte lorsque Dieu eut créé le Fils.

Mais paganisant la Genèse, Milton psychologise le polythéisme : en effet, la pluralité des figures divines (et surtout le binôme Dieu/Satan) n’a pas pour conséquence le fait que le sens des actions échappe aux hommes (comme dans l’Iliade, par exemple, où au fond seuls les dieux décident et agissent, pour eux et par leur intermédiaire), mais bien le contraire : il s’intériorise dans leur pensée. Au fond, le Paradis perdu n’est qu’un long poème sur les rapports de couple, dans lequel le péché originel n’occupe Milton que comme événement conjugal causé par la psychologie de la femme. Adam, créé à l’image de Dieu pour l’adorer, avait pourtant prévenu Ève, créée à l’image d’Adam pour l’adorer, qu’elle ne devait pas se promener seule ; bernée par le serpent (elle n’est pas très futée), elle ne va rien trouver de mieux à faire que d’entraîner Adam avec elle, en lui mentant parce que, jalouse, elle a peur que Dieu lui fabrique une autre Ève si elle chute seule ; autrement dit, le mécanisme explicatif vers lequel est tendu tout le récit est un événement purement psychologique : la jalousie (on peut même en tirer une définition de la psychologie comme tentative d’imputer la finitude à un choix conscient).

Au fond, au-delà du fait que, sur le contenu, le Paradis perdu est un traité patriarcal d’une rare violence, il est d’un genre étonnant : l’épopée chrétienne psychologisante. Ce qui s’appelle un roman.

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