Psychopolitique du cliché

Un bon texte de prose est-il celui auquel on pourrait enlever des mots (voire des groupes de mots ou même des phrases) ou au contraire celui auquel il est impossible d’ôter quoi que ce soit ? D’un côté, si le sens est partout, s’il traverse la phrase avec une telle densité que le lecteur puisse trouver de lui-même ce qui n’y est pas dit (« qui vole un… », « nul n’est censé… » ; tout est dans la clé), s’il est partout et même dans les blancs, on peut penser que le texte (c’est un signe de puissance) vit indépendamment de son support linguistique, autonome dans le monde des idées, libre et décroché des esprits qui contingentement le pensèrent. Michaux, dans une lettre à Paulhan, s’opposait à l’injonction dandy de ne parler que par formules choisies, de viser en tout la singularité ; il faut, au contraire, utiliser les clichés, disait-il : ils sont le plus court chemin. Mais le plus court chemin vers quoi ?

Le cliché est l’équivalent d’une machine verbale bien rodée, automatique, de la pensée réifiée dans une phrase à laquelle il n’y a plus besoin de réfléchir – équivalent linguistique du fétichisme de la marchandise. Le lecteur du cliché comprend immédiatement ce qu’on veut lui dire, et ce sans avoir besoin de penser, c’est pratique. Est-ce le plus court chemin ? C’est en tous cas le plus économique. Cela peut-il être une tâche que de faire comprendre une idée au lecteur, et encore : le plus vite possible ? Il y a derrière ce goût de l’urgence une conception à la fois instrumentale (la littérature doit changer les états de choses) et psychologisante (c’est par l’intermédiaire de ce que le lecteur comprend qu’il va agir) de la littérature qui ressemble à du Sartre.

Or, si dans le cliché le sens est partout, il est surtout nulle part, étant moins porté par les mots eux-mêmes que par l’habitude de les voir ensemble, c’est-à-dire par le contexte extra-linguistique dans lequel il est d’usage de les prononcer. Aussi la matière verbale n’est-elle pas, dans le cliché, l’essentiel : destinée à s’effacer derrière le message, elle encombre un peu ; on pourrait aussi bien agir directement sur les neurones, par de subtiles excitations électriques. Au contraire de cette psychopolitique du cliché, une poétique de la prose assigne à la littérature de produire des phrases pleines qui réclament du lecteur non d’agir mais de penser, et aux mots qui la composent d’y être chacun à sa place, tous nécessaires à porter un sens irréductible au bon sens. A quoi bon ? Rêver dans les mots – ne reconnaît-on pas dans une telle exigence le nihilisme morbide de l’art pour l’art, l’écrivain et son lecteur ne doivent-il pas au contraire s’impliquer dans la cité, etc. ?

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5 réflexions sur “Psychopolitique du cliché

  1. Oui, ce qui pose quand même une drôle de question : peut-on se faire comprendre et comment, sans observer d’une manière ou d’une autre les règles du bon sens ? A quelle sorte d’expérience veut-on amener le lecteur et a-t-il les moyens (lui n’étant pas l’écrivant) de la faire ?

  2. ce devrait être un chemin partagé en fait, cette « coopération » auteur/lecteur. Quelque chose qui dit d’un côté « je suis prêt à passer outre mes habitudes/facilités de lecture pour découvrir, faire un pas de côté, pourquoi pas » et de l’autre « je dois donner à comprendre et pas évincer le lecteur, l’éjecter de ce que je raconte en lui fermant la porte au nez »… non ?

  3. Oui, vaste programme ! Pour créer la « communauté invisible » dont parle JC Bailly dans « La tâche du lecteur » (chapitre du très beau Panoramiques)

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