Phrase, texte, genre # 7

dEt de la même manière que les couleurs, pour l’oeil, sont apparences déterminées par la longueur des ondes, ce qu’on appelle un « genre » n’est que le phénomène, grossier et classifié, dans la lecture, des vitesses-de-phrases. Quels détours prend la phrase, combien de temps met-elle pour passer d’un élément à un autre ? Comment et à quel point se dilate-t-elle ? Surtout : sur quels champs de forces peut-on compter pour avancer, passer de l’une à la suivante, et tenir ? Quelles sortes d’étants, derrière le texte, y font des bosses et des creux, dans le relief desquels elles s’enroulent, s’accélèrent, ralentissent ? Et entre deux actions, est-ce par une conscience, un dieu ? que passent les phrases – dans quelle figure cachée sous le tapis des mots ceux-ci viennent-ils puiser leur sens ?

Non, vois-tu, ce n’est pas l’odieuse beauté
De la Laconienne engendrée par Tyndare,
Et ce n’est pas non plus le crime de Pâris,
C’est la rigueur des dieux qui détruit cet empire
Et renverse Ilion du faîte des grandeurs.

L’Enéide (II, 599-603) : mais les hommes n’y sont pour rien, ils regardent impuissants, assistent transparents aux commerces divins. Les dieux, eux, sont les acteurs cachés : on ne nous dit jamais ce qu’ils sont, de quelle substance ils sont faits et comment, à leur contact, une nouvelle phrase commence, après la précédente, se développe, vient mourir. Pourtant c’est autour d’eux que le nuage des phrases vibrionne. Qu’on passe de l’une à l’autre, que le récit avance. C’est dans ce trou noir que réside la causation épique. Dans un roman, au contraire, les phrases viennent se relancer, puiser leur énergie dans la conscience des personnages, perspectives psychologiques tirées sur l’être. (Les théologiens de l’époque peuvent essayer de définir ces nouvelles substances : qu’est-ce que la volonté, le libre-arbitre, etc. ? mais le roman, lui, ne charge pas ses propres phrases de dire la nature de la personnalité, ne répond pas à ces questions.)

Dieux et personnages ne relancent pas les phrases à même vitesse – il y a des points d’intensité derrière les points d’intensité des textes, sur lesquels ces derniers viennent s’adosser. Ces vitesses, ces longueurs-de-phrases différentes, déterminent, si l’on veut, dans le phénomène, des classes, des familles ou des genres : « épopée », « roman », etc. Mais autant faut-il être attentif aux coupures, aux accélérations soudaines (et aux accélérateurs), qui font qu’à l’intérieur du même texte l’on passe soudain, pour en rester à ces exemples, de l’épopée au roman – Didon meurt d’amour pour Enée dans l’Eneide, Eve tend la pomme à Adam par jalousie dans le Paradis Perdu de Milton – ou du roman à l’épopée – Marcel hypnotisé par les divinités mondaines, K. trimballé ici et là, au château, par des forces surhumaines – et de chaque grand texte une petite bibliothèque des genres. Un monstre.

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