Le coup de théâtre de Jupiter

Virgile répète assez, dans l’Enéide, que ses héros (se contentant de suivre les décrets divins) ne sont pas responsables du cours des événements pour que le lecteur finisse par le croire :

C’est la rigueur des dieux qui détruit cet empire (II, 602, trad. Marc Chouet)

On nous peint un monde proche de celui où s’agitent les héros d’Homère : les vieux de l’Olympe, tout puissants, y imposent leurs réussites et leurs échecs à des marionnettes réduites à chanter et à prier pour un avenir plus faste. Les dieux sachant tout, décidant tout, ont toujours un train d’avance et le dénouement de la guerre qui oppose Turnus et Enée (chants XI-XII) peut même de ce fait nous être racontée dès la fin du chant VIII. Pourtant, au Chant X, un coup de théâtre vient briser cette ontologie ronronnante, pour y introduire une drôle de zone d’incertitude. Cela commence par un plaidoyer de Junon :

Des hommes et des dieux, nul n’a contraint Enée
De chercher les combats, d’assaillir Latinus.
C’est le destin, c’est le délire de Cassandre
[…] qui l’ont conduit en Italie.

C’est le destin qui a contraint Enée, pas les dieux.. Bizarre distinction – et dans la mesure où Cassandre a pour seul pouvoir de deviner l’avenir, on ne peut lui prêter de responsabilité véritable – qu’est-ce que cette nouvelle figure de la nécessité ? D’abord, prudence : Junon est à plusieurs reprises présentée comme fourbe, et son argumentaire n’est d’ailleurs qu’un plaidoyer – peut-être mensonger – dans une affaire qui l’oppose à Vénus et que doit trancher Jupiter (la question est la suivante : qui faire gagner, dans la guerre qui oppose Turnus à Enée ?) : on pourrait considérer que Junon se défausse, frauduleusement, d’une responsabilité qui lui incombe si la réponse de Jupiter n’était pas si surprenante :

Ses actes à chacun vaudront peine ou succès

Non seulement il refuse de choisir qui remportera la guerre, mais en plus, balayant la figure de Cassandre, il place la nécessité dans le mérite de chacun des chefs. A quelles fins ? Si pour Virgile, il s’agit de montrer que ce n’est pas grâce à un décret divin, possiblement arbitraire, qu’Enée va gagner – ce qui fonde la légitimité de la future Rome – il prête à Jupiter d’étranges raisons :

Mais Celui qui créa les hommes et les dieux
Assis dans les hauteurs au sommet de l’Olympe
D’un regard attentif observe le spectacle.

Autrement dit, tout se passe comme si c’était son goût pour le divertissement qui poussait Jupiter à ne pas décider, de l’extérieur, qui doit remporter la guerre. En conséquence, il introduit dans l’épopée un suspense qu’il n’était pas censé y avoir, et le lecteur ne peut plus être sûr de ce qu’il croyait savoir depuis le chant VIII. Mais plus : il bouleverse toute l’ontologie. La Terre devient le lieu des hommes. Leurs actes y sont payés au mérite. Le monde tragique des anciens, qui reposait sur la dureté d’un clivage hommes/dieux où les liens entre des actes, leurs significations et leurs conséquences restaient obscurs, fait place à une méritocratie déjà presque chrétienne ou dont le christianisme et ses théologiens acrobatiques en tout cas feront leur beurre, en essayant de lier ensemble cette nouvelle marge de manœuvre laissée aux hommes avec l’omnipotence du Grand Spectateur. Ce que l’on appelle une intrigue.

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