La voix & le personnage

Il n’y a pas, semble-t-il, de narrateur dans Parabole. Ou plutôt : quoique la narration ne soit jamais transparente (c’est bien quelqu’un qui parle), cette fonction ne semble être assumée par aucun personnage en particulier. Et même quand, au milieu du texte, Faulkner semble prêter, par exemple au vieux prédicateur Noir, le récit de sa propre histoire, la narration dévie immédiatement, comme des eaux en crue – jusqu’à ce que la fonction narratrice soit à nouveau troublée et qu’on ne sache plus qui parle :

Ce fut le deuxième jour, puis le troisième et l’avocat avait établi son quartier général ou son poste de commandant dans le cabinet du juge contigu au tribunal, au palais de justice, non pas avec le consentement ni même la complaisance passive du juge, qui était un juge circulant, suivait simplement l’itinéraire des audiences, n’habitait pas la localité et n’avait pas même été consulté, pas davantage avec l’assentiment de la ville, mais par volonté de celle-ci, de sorte qu’il importait peu que le juge fût aussi franc-maçon ou ne le fût pas ; et, ce jour-là, chez le coiffeur, l’avocat vit le journal de Saint-Louis de la veille au soir sur lequel figurait quelque chose qui avait la prétention d’être une photo du vieux nègre, avec le signalement habituel et même une supposition quant au montant de la somme qui se trouvait dans les basques de la redingote, le coiffeur occupé avec un autre client ayant vraisemblablement jeté au moins une fois un bref coup d’oeil sur l’avocat en train de regarder le journal, car il dit : « Il y a tant de gens qui le cherchent qu’on devrait le trouver », puis un silence, et alors une voix venant de l’autre extrémité de la boutique, parlant pour rien ni pour personne et sans la moindre expression : « Plusieurs milliers de dollars. » (Parabole, p. 243-244.)

Qui parle ? Ce n’est pas le prédicateur Noir (il se trouve en couverture du journal) ; c’est pourtant par lui seul que nous avons accès, au milieu du récit d’une mutinerie dans les rangs français en 1918, à l’histoire de cet avocat. C’est une voix sans sujet – qui, contrairement à Absalon ! Absalon ! n’est attribuable à aucun personnage, et qui pourtant avance, mais n’avance qu’en tâtonnant dans la nuit des mots, cherchant du sens, s’enroulant autour des événements à décrire, déminant les pièges du bon sens ou les attentes du lecteur et réglant sa focale, en permanence – cette voix qui prend tout dans la même phrase : les choses et les légendes, les affects et les théories, les actions et les paroles. Si bien que la phrase cesse d’être l’attribution de qualités ou d’actions à un sujet, selon la logique du Sujet Verbe Complément, éventuellement à un sujet psychologique qui se forme par contact avec le monde, selon celle du roman traditionnel : la phrase devient cette sorte d’animal confronté au mystère et tournant sur lui-même, ce poulpe qui essaie à chaque instant de saisir dans ses tentacules ce qu’il y va d’une affaire, dans le monde, ce qu’il y va du monde – et la manière dont elle s’agrippe, avec ses ventouses d’alpiniste, acculée à s’assurer, à préciser en permanence la nature de ses prises (« non pas avec le consentement ni même la complaisance passive du juge… pas davantage avec l’assentiment de la ville, mais par… ») car l’enjeu est justement celui-ci : de dire ce qu’il y a et comment ce qu’il y a se comporte – si bien que les personnages traditionnels, sujets, les perspectives psychologiques qu’ils tirent sur le monde et les systèmes symboliques qui tiennent leurs passions – et leurs actions – dans une intrigue dont le roman serait le dévoilement progressif et mesuré, ont disparu. Les personnages de Faulkner, en effet, ne sont pas des types, ni même des individus coincés entre deux attributs de caractère, dans des définitions psychologiques :  ils débordent de ce que le narrateur en dit – lui qui ne fait jamais d’ailleurs que tourner autour d’eux, sans les atteindre ou les toucher, leur laissant leur sombre puissance, ne les prenant jamais de haut – les laissant vivre de l’autre côté des phrases – ne les traitant pas comme des signes, ou comme des choses, au service de son intrigue – sans ironie.

Ce faisant, le personnage principal de Parabole est moins tel ou tel individu dont il parle que le narrateur lui-même, précisément – ou que cet animal, sa phrase qui se cherche et s’ajuste, la médiation chargée de dire le monde mais devenue trouble et dans l’opacité de laquelle – dans ses hésitations et ses décisions – se donne un autre monde et se lit une autre histoire : celle de l’homme, donc, non pas simplement en tant qu’il est l’objet de la parole – un personnage donc – mais en tant qu’il en est le sujet – une voix.

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