Les théories en toc (du roman)

Que faire d’une phrase qui ne vaut que pour ce qu’elle ouvre ? Dans Figures II, Genette montrait que Balzac utilise, dans ses romans, tout un tas de théories qui valent moins pour leur contenu de vérité que parce qu’elles permettent de faire passer, sous couvert de généralité, un événement qui ne répondrait pas sinon à l’exigence de vraisemblance. Autrement dit, les théories qui, dans le roman, prétendent avoir une valeur de connaissance, n’ont en réalité qu’une valeur fonctionnelle : amener en douceur un événement sinon invraisemblable. Exemple :

[…] les philosophes ont remarqué que les habitudes du jeune âge reviennent avec force dans la vieillesse de l’homme. Séchard confirmait cette observation : plus il vieillissait, plus il aimait à boire. (Les Illusions perdues).

Que les habitudes du jeune âge reviennent à la vieillesse est une théorie dont on devrait pouvoir discuter le contenu de vérité ; mais si elle n’est mise dans le roman que pour permettre à Balzac de rendre crédible quelque chose de sinon inconcevable (par exemple le coup de théâtre que Séchard se remette à boire) – comment, dès lors, la considérer ? Le dispositif téléologique selon lequel chaque phrase ne sert qu’à permettre la suivante – qui elle-même ne sert qu’à amener la chute de l’intrigue ou la morale de l’histoire – nous les fait toutes glisser entre les doigts ; et dans le roman, qui n’est plus que cette savonnette, la fiction de l’histoire (Séchard n’a jamais existé ou fait ceci) contamine tout – et jusqu’à ce qui n’est pas narratif : la théorie (selon laquelle les habitudes, etc.) devient elle-même une fiction et finalement toute parole, dans le roman, subit cette sorte de dévitalisation du langage.

Sans doute l’intrigue que sert cette cathédrale de toc est-elle elle-même au service d’une vérité plus grande, plus profonde, qui se montrerait plus qu’on ne la dit, qui s’imaginerait plus qu’on ne la conçoit – peut-être nous apprend-elle quelque chose de la dimension pragmatique des phrases, qui n’auraient pas de contenu intrinsèque et ne vaudraient que dans une perspective les instrumentalisant, ou un jeu de langage définissant leur valeur – n’empêche : la dévitalisation de la langue qu’en soubrette elle commande signe un divorce tel entre l’énoncé et la vérité qu’il prétend porter, un renoncement si radical – si nihiliste – à la tentative de dire quelque chose !

2 réflexions sur “Les théories en toc (du roman)

  1. Monsieur c’est Martial de la TS2 du lycée condorcet. L’article sur le roman n’est pas mal la critique. A mon petit niveau je trouve un peut sa péssimiste.Il me semble que la beauté et la force du roman sont porteur d’un message que la dévitalisation ne peut affaiblir au point de le décrédibiliser !

  2. Merci Martial pour ta remarque si juste. Sans doute la beauté du roman peut même le faire accéder à un genre de vérité (affective) que n’atteignent pas de simples énoncés théoriques. Pour autant, je me demande si d’autres formes littéraires ne permettraient pas mieux de raconter des histoires, et même des fictions, tout en pouvant soutenir des théories prétendant à la vérité.
    Et bon courage pour le bac !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s