Bloqué.

On retient souvent des épopées anciennes leur souffle, la manière dont elles mêlent l’individu et la collectivité pour raconter les hauts faits de grands héros – et le mot « épique » ne dit en un sens pas autre chose. C’est cette dimension, épique, que la plupart des œuvres de la modernité réactivent lorsqu’elles cherchent à s’inscrire dans une filiation avec l’épopée, en faisant de leurs héros les porteurs d’aspirations plus larges que leur seule individualité – ou les symboles de valeurs universelles, qui les dépassent. Pourtant, cette importance de la dimension épique, issue d’une lecture des anciens par une modernité optimiste, sûre de ses valeurs et cherchant des héros qui pourraient les porter, en occulte une autre, qui lui sied moins : la dimension tragique de la narration, qui se propose de ne raconter que ce qui est – et non « ce qui devrait être » – et dont les chants suivent des héros non en train de poursuivre de grandes desseins, mais au contraire ballotés, ici et là, par le destin. Et le destin, ce ne sont pas les décrets arbitraires des dieux, c’est la nécessité qui gouverne le monde – et qui en fait un cosmos, une harmonie :

« Nous voulons qu’Ulysse au grand cœur revienne en son pays,
Mais que ce soit sans le concours des dieux et des humains. […]
Car son destin est de revoir les siens et de rejoindre
Le toit de sa haute demeure au pays de ses pères. » (Odyssée, V)

ou encore :

« Je chante les combats et l’homme qui d’abord,
Chassé par le destin des rivages de Troie,
S’en vint en Italie […] » (Eneide, I)

Le tragique, dans l’épopée (qui n’est pas identique au tragique des tragédies), est l’objet même du chant, de l’epos : ce qu’il en est, ce qu’il en a été du destin, pour les hommes. Et s’il y a bien quelque chose comme un destin, pour les anciens, le chant est justement ce qu’il reste – et en un sens, tout ce qu’il reste – aux hommes, puisqu’ils n’ont pas pleinement la liberté d’agir : cette dimension de l’épopée ancienne, selon laquelle elle est un chant du destin, on peut l’appeller « l’epos tragique ».

Or cette dimension, qui s’accorde mal avec le volontarisme humaniste de la modernité chrétienne, a été occultée dans la plupart des œuvres qui, désirant faire écho aux épopées anciennes, en conservaient « l’épique », mais pas « l’epos tragique » – songeons par exemple à celle de Victor Hugo. Il nous semble que l’un des intérêts majeurs de Paterson, de William Carlos Williams est de faire comme si la parenthèse optimiste de la modernité – « le rêve américain », en somme – était achevée, et d’écrire l’épopée de ce désastre – épopée non épique mais tragique, chant en prise avec le destin, branché sur le gâchis. Ce faisant, en réactivant cette deuxième dimension – l’epos tragique – elle fait de la postmodernité, dont on croyait que c’était la fin des grands récits (c’est-à-dire des récits épiques) le lieu même d’un retour à l’épopée, conçue cette fois comme chant du tragique, acceptation du destin :

« Mais le printemps viendra et les fleurs s’épanouiront
et l’homme doit radoter son destin. »

ou encore :

Bloqué.
(Tire un chant de cela : concrètement)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s