Derek Walcott, Omeros, Livre I, chapitre 1

Voici une traduction (à la hache) du début d’Omeros, le livre de Derek Walcott.

« C’est ainsi, au lever du soleil, que nous en fîmes des canots. »
Philoctète sourit pour les touristes – qui essaient de prendre
son âme avec leurs appareils. « Quand le vent apporte la nouvelle

aux laurier-cannelles, leurs feuilles se mettent à remuer
au moment même où la lame du soleil vient frapper les cèdres –
parce qu’ils peuvent voir les haches dans nos yeux.

Vent lève les fougères – comme le bruit de la mer qui nous nourrit,
nous autres, pêcheurs à vie – et les fougères hochent la tête : « Oui,
les arbres doivent mourir. » Alors, les poings serrés dans le veston,

parce qu’il fait froid dans ces hauteurs et que notre souffle fait une buée
pareille à du brouillard, nous faisons passer le rhum. Lorsqu’il revient
c’est pour distiller, en nous, l’esprit des assassins.

Je lève ma hache et prie que mes mains soient assez fortes
pour blesser le premier cèdre. La rosée a rempli mes yeux –
mais je brûle un autre rhum blanc. Puis nous avançons. »

Pour quelques pièces de plus, sous un badamier,
il leur montre la cicatrice qu’il doit à une ancre rouillée,
enroulant sa jambe de pantalon et poussant un gémissement

de conque. Cela a plissé, comme la corolle
d’un oursin. Il n’explique pas sa guérison.
« J’ai d’autres choses » – il sourit – « qui valent plus d’un dollar. »

Il a confié à une cascade volubile le soin
de déverser son secret le long de La Sorcière – depuis
les grandes landes de lauriers, au sol desquels l’appel des colombes

le transmet, sur leur note, aux montagnes bleues, tacites,
dont les ruisseaux bavards, en l’emmenant jusqu’à la mer,
se transforment en mares, stagnantes, où chassent les clairs vairons

et où une aigrette sort des roseaux avec un cri rouillé
à force de frapper et frapper la boue d’une patte levée.
Puis, le silence est coupé en deux par une libellule

alors que les anguilles écrivent leur nom sur la plage claire,
lorsque le lever du soleil illumine la mémoire de la rivière
et que les vagues d’énormes fougères hochent au son de la mer.

Même si la fumée oublie la terre d’où pourtant elle s’élève,
et même si les orties comblent les trous où moururent les lauriers,
un iguane entend les haches, troublant la lentille de chaque appareil

de son nom perdu – lorsque l’île bosselée était encore appelée
« Iounalao » : « Où l’on trouve des iguanes. »
Mais, prenant son temps, l’iguane va mettre un an

à grimper le gréement des vignes, son fanon éventé,
ses coudes poings sur les hanches, sa queue déterminée
bougeant avec toute l’île. La gousse fendue de ses yeux

affinée au cours d’une pause qui aura duré des siècles,
montée avec la fumée des Aruacs, jusqu’à ce qu’une nouvelle race,
inconnue des lézards, ne viennent pour mesurer les arbres.

Ceux-ci, qui avaient été leurs piliers, tombèrent, ne laissant qu’un ciel bleu
à un Dieu unique, là même où se trouvaient jusqu’alors les dieux anciens.
Le premier dieu était un gommier. Le générateur

commença par un gémissement, et un requin, de sa mâchoire latérale,
fit voler les copeaux, comme des maquereaux hors de l’eau,
dans les herbes agitées. Maintenant ils arrêtent la scie,

encore brûlante et tremblotante, pour examiner la blessure
qu’elle a faite. Ils ôtent la mousse gangréneuse et arrachent
de la blessure le réseau de vignes qui continuent de la relier

à sa terre – et hochent la tête. Le fouet du générateur
redémarra et les copeaux volèrent plus vite, comme
les crocs du requin, uniformément, rongeaient. Ils protégèrent leurs yeux

du nid d’éclats. Maintenant, au-dessus des champs
de bananes, l’île a perdu ses cornes. Le soleil
suinta sur ses vallées, le sang éclaboussa les cèdres,

et la lande fut inondée de cette lumière de sacrifice.
Un gommier s’est fendu, laissant derrière lui une immense
bâche dont le faîtage serait parti. Le craquement

fit sursauter les pêcheurs, à mesure que le mât
se penchait doucement dans les trous de fougères. Puis, le sol
frissonna, sous les pieds, traversé d’ondes – puis les ondes passèrent.

Lire la suite de la traduction ici.

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Une réflexion sur “Derek Walcott, Omeros, Livre I, chapitre 1

  1. Pingback: Note de lecture : "Omeros" (Derek Walcott) | Charybde 2 : le Blog

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