Quitter le lieu

Après que leur chef le Ministre Kiyomori eut dominé la politique pendant plus de vingt ans, ne laissant aux Empereurs que des rôles de figurants, les Heiké sont mis en déroute par les Genji. Ils fuient alors la capitale, en compagnie du très jeune Souverain, seul gage de leur légitimé. 

Comme ils n’avaient pas de porteurs, « palanquin fleuri » ou « palanquin au phénix » n’étaient que de vains noms, et le Souverain dut monter dans une vulgaire chaise. […] Comme c’était là un effort auquel ils n’étaient accoutumés, le sable se teignait du sang qui sourdait de leurs pieds, les jupes rouges prenaient une teinte plus soutenue, les chausses blanches se bordaient de pourpre. Les peines qu’endura le fameux Genjô dans les sables mouvants et les cimes arides du Sanzô pouvaient-elles avoir été pires que les leurs ? Celui-là toutefois les endurait pour la recherche de la Loi, si bien qu’il en retirait des mérites pour lui-même et pour autrui, tandis que ceux-ci le faisaient par haine pour leurs ennemis, si bien que ce n’était qu’un avant-goût des tourments de l’au-delà, hélas ! Ils eussent voulu, jusqu’à Shinra, Hakusaï, Kôraï ou Keitan, s’enfuir par delà les nuages, par delà les mers, mais les vagues et les vents leur étaient contraires, si bien que, guidés par Hyôdôji Hidétô, ils s’allèrent enfermer dans le castel de Yamaga. Et quand le bruit courut que l’ennemi marchait sur Yamaga, ils montèrent sur les barques et tout au long de la nuit cinglèrent vers Yanagi-ga-ura dans la province de Buzen. Il fut question de construire là le Palais mais comme l’emplacement ne s’y prêtait, l’on y renonça, et quand le bruit courut derechef que de Nagato les Genji approchaient, ils s’emparèrent des petites barques des pêcheurs pour s’en aller voguer sur les flots. […]

Sur le conseil de Shigéyoshi, ils levèrent des hommes par les Quatre Provinces et firent construire des édifices couverts de bardeaux, qui n’étaient palais et résidences que de nom. Entre temps, comme l’on ne pouvait tout de même pas faire demeurer le Souverain dans une misérable maison de paysan, l’on décida qu’un navire serait son Palais. Sire le Ministre le premier, dignitaires et gens de Cour passaient les jours dans les abris des pêcheurs et les nuits sur des couches rustiques, tandis que le navire impérial voguait sur les flots, Palais flottant à qui les vagues ne laissaient un instant de répit. […] Le vent du large tannait leur peau, les couleurs de leurs noirs sourcils, de leurs visages roses s’altéraient peu à peu, et les yeux fixés sur les vagues glauques, ils ne pouvaient contenir les larmes de nostalgie pour la Ville lointaine.

Dit de Heiké, trad. René Sieffert, pof, p. 434-435

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