Odyssée, théorie du roman

La réception de l’Odyssée constitue elle-même un genre sur lequel il y aurait à écrire ; et s’il est  idée plus originale que d’en faire l’ancêtre du roman et d’Ulysse le premier personnage, la démonstration de Pietro Citati n’en est pas moins,  peut-être malgré elle, plus intéressante que d’habitude. D’abord, il ne se contente pas d’analyser, mais commente – et raconte, si bien que tout autant que sur Ulysse La Pensée Chatoyante, comme les derniers livres de Vernant, s’apparente à une autre version de l’épopée d’Homère.

Mais surtout, allant chercher ses preuves partout, il fait du texte une grande machine symbolique signifiant l’adieu à l’ancien monde et l’assomption du temps présent. Ainsi de la rencontre des héros de l’Iliade, dans l’Hadès : « Avec Ajax, qui s’approche et s’éloigne en silence, s’échève le défilé des héros de Troie. A l’exception de Ménélas, qui conserve pieusement leur mémoire, les héros grecs sont presque tous là, ombres desséchées, misérables spectres : le « second Homère » pose sur leur monde une écrasante pierre tombale. Les héros épiques sont morts ; la civilisation héroïque tout entière est défunte. Aucun d’entre eux n’a atteint, comme le croyait Hésiode, les îles des Bienheureux, où l’Océan fait souffler le vent frais de la vie. Parmi les vivants, il reste Ulysse, qui va bientôt abandonner l’Hadès ; mais il appartient à un autre temps – celui dans lequel nous vivons. » (p. 254)

D’une manière identique, Ithaque devient pour Citati le symbole d’un retour au réel dans sa pure idiotie, loin des mondes stylisés des épopées et des théogonies : « L’Ithaque d’Ulysse revenu de voyage n’est pas un nouvel âge d’or, comme celui qu’Hésiode imagine au début du nouveau cycle ; ni même l’une de ces nombreuses îles utopiques que l’imagination a disposées dans l’étrange archipel de l’univers […]. Le pays de la vieillesse d’Ulysse est Ithaque, une île réelle, avec ses monts et ses bois, qui occupe un espace précis sur la carte de géographie, près de Doulichion, de Samos et de Zacynthos. Y règnent le temps, la limite, la mesure, la maladie et la mort. […] En dépit des tourments, des haltes, des voyages dans les pays de l’imagination et de la magie, l’Odyssée nous apprend à accepter la réalité comme elle est : Ithaque. » (p. 362)

Enfin, les derniers chants, en mettant en scène la reconnaissance d’Ulysse par les siens, feraient l’apologie d’une « sémiotique du sens privé » que Citati nous engage implicitement à interpréter comme symbole d’une méfiance toute moderne par rapport à l’institution publique des signes, telle que l’épopée la met en scène habituellement : « Aveugle comme Pénélope, Laërte demande à Ulysse-Epérite un « signe éclatant ». D’abord son fils lui offre son signe public – sa blessure à la jambe – que tous connaissent, même les serviteurs. Mais, en une nuit, il a grandi, instruit silencieusement par Pénélope : il sait que les signes publics ne servent à rien ; sa femme les as refusés, et ils ne suffiront certainement pas à Laërte. » (p. 355)

Qui plus est, et c’est ce qui rend son livre à la fois troublant et intéressant, Pietro Citati ne se  contente pas d’en faire un symbole, il produit également des analyses montrant que le régime narratif de l’Odyssée, romptant avec le passé, serait proche de celui du roman moderne. Ainsi, mettant en scène la simultanéité des actions, Homère s’émanciperait de la manière traditionnellement épique des récits sans épaisseur, pour édifier l’image d’un temps complexe, dans lequel vivent des personnages : il « dispose de trois centres narratifs (Ulysse, Télémaque, les Prétendants) ; et il fait en sorte que les événements qui s’y déroulent soient simultanés. Tandis que Télémaque voyage à travers le Péloponnèse et séjourne à Sparte, Ulysse construit son radeau, quitte Ogygie, arive en Schérie, s’y arrête quelques jours, et revient à Ithaque. Tandis qu’Ulysse dort dans la cabane d’Eumée, Télémaque se repose dans le vestibule du palais de Ménélas, débarque à Ithaque et gagne la cabane du porcher. Les actions sont simultanées, mais elles sont racontées les unes après les autres. Ainsi feront tous les romanciers occidentaux, à part quelques artistes d’avant-garde qui ont voulu rendre simultanément la simultanéité. » (p. 292)

A y regarder à deux fois, on pourrait raisonnablement douter d’une telle affirmation. Mais l’on pourrait faire mieux que douter, et faire fonctionner son livre à l’envers, en se demandant, puisque victime d’une sorte d’illusion rétrospective il veut absolument en faire un roman, ce qu’il nous apprend, ce faisant, non pas tant de l’Odyssée que du genre romanesque. On remarquera alors, en creux dans ses analyses souvent passionnantes du poème d’Homère, une théorie du roman tout  à fait intéressante. S’épanouissant dans les trois dimensions suivantes, il présenterait : un rapport nouveau au temps vécu, un retour à l’idiotie du réel, l’élaboration d’un régime privatif du sens.

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