Derek Walcott, Omeros, I, I, 2

Suite d’une traduction commencée ici.

Achille jeta un oeil dans la brêche laissée par le laurier.
Il vit[1] le trou, silencieusement, cicatriser grâce à l’écume
d’un nuage, comme d’un brisant. Puis il vit le martinet[2]

qui traversait l’embrun, une petite chose, loin de chez elle,
perturbée par les vagues de collines bleues. Une vigne lui accrocha
le talon. Il s’en libéra. Autour de lui, d’autres vaisseaux

s’informaient du travail des scies[3]. Avec le coutelas, il fit
un rapide[4] signe de croix, le pouce touchant les lèvres
quand la pointe fit tinter les haches. Il ramena la lame

pour tailler, noeud après noeud, les gros bras du dieu mort,
arrachant du tronc les veines brisées, comme s’il priait :
“Arbre ! Tu peux être un canoë[5]  ! Ou bien – tu ne peux pas !”

Les ancêtres barbus supportèrent la décimation
de leur tribu, sans prononcer même une syllabe[6]
de ce langage, qu’ils avaient achevé en nation[7],

le discours instruisant les jeunes pousses : depuis l’énorme babil
du cèdre jusqu’aux voyelles vertes du bois-campêche[8].
Le bois-flot tint sa langue avec le laurier-cannelle,

le bois de sang[9] peau-rouge endura, dans sa chair, les épines,
tandis que le patois Aruac crépitait dans l’odeur
d’un feu de résineux rendant les feuilles brunes

avec des langues vrillées, puis de la cendre – et leur langage fut perdu.
Comme les barbares arpentant les colonnes qu’ils venaient d’abattre,
les pêcheurs hurlèrent. Les dieux étaient à terre, enfin.

Comme des pygmées, ils taillèrent les troncs de ces géants ridés
en rames et en pagaies. Ils travaillaient avec la même
concentration qu’une armée de fourmis de feu[10].

Mais contrariés par la fumée qui souillait le nom de leur forêt,
les moustiques ne cessaient de souffler leurs flèches sur le torse d’Achille.
Celui-ci badigeonna de rhum ses deux avant-bras ; au moins,

ceux qu’il écraserait en astérisques mourraient ivres.
Ils allèrent vers ses yeux. Ils les encerclèrent d’attaques
qui lui firent verser des larmes d’aveugle. Puis la nuée battit en retraite

vers les hauts bambous, pareil aux archers des Aruacs
fuyant le mousquet des bûches craquantes, poussés
par l’étendard de feu et la hache sans remord

qui tailladait les branches. Les hommes nouèrent les gros troncs d’abord
avec le nouveau chanvre et les transportèrent, comme des fourmis, vers une falaise
d’où ils les jetèrent, trouant les hautes orties. Et la soif de ces grumes grossit,

pour la mer avec laquelle étaient nés leurs corps enlierrés.
Maintenant les troncs, impatients de devenir des canoës,
labouraient les buissons des brisants, dont les rochers leur faisaient

des trous grossiers, ne sentant pas la mort à l’intérieur, seulement l’utilité –
toiturer la mer, être coques. Puis, sur la plage, les charbons
furent placés dans des foyers taillés à l’herminette.

C’est un camion à plateau qui avait transporté leurs corps encordés.
Les charbons de bois fumant évidèrent des jours durant les pirogues
jusqu’à ce que la fournaise élargît assez, dans le bois, son vaigrage nervuré.

Sous son ciseau martelant, Achille sentit leurs crevasses
aspirant à caresser la mer, et à précipiter dans la brume
d’îlots imprimés sur les flots par les oiseaux, le bec de leurs proues dédoublées.

Ensuite, tout s’accorda. Les pirogues s’accroupirent sur le sable,
comme des chiens de chasse avec des bâtons entre les dents. Le prêtre
les saupoudra d’un son de cloche, puis les consacra, d’un signe esquissant

l’oiseau[11]. Lorsqu’il sourit du canoë d’Achille, In God we Troust,
Achille dit : “Laisse ! C’est comme ça que Dieu prononce, et moi aussi.”
Après la messe à l’aube les canoës pénétrèrent dans les creux

des surfaces surplissées [12], et leurs proues, hochetant,
convinrent avec les vagues d’oublier leurs vies d’arbres ;
l’une servirait Hector et l’autre, Achille.

Lire la suite de la traduction ici.


[1] “Saw”
[2] “Swift”
[3] “Saw”
[4] “Swift”
[5] “You can be a canoe !”
[6] “uttering a syllable”
[7] “they had uttered as one nation »
[8] Les mots en italiques sont en créole dans l’original.
[9] “Logwood”qui désigne en anglais le campêche, a été traduit ici par “bois de sang” pour éviter la répétition. Le nom latin de cet arbustre, Haematoxylum, signifie en effet “bois de sang”.
[10] “fire-ants”
[11] “swift’s sign”
[12] “surpliced shallows”

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