L’atelier du Kojiki

A l’occasion de la parution du Kojiki, CM Briseul, notre éditeur, nous a posé quelques questions à Yukako Matsui et à moi-même :

Yukako Matsui, comment avez-vous choisi les passages du Kojiki à illustrer ?

Pour les calligraphies de Kanjis (caractères chinois), j’ai choisi en fonction de leurs formes, pour celles des mots (composés de plusieurs caractères), j’ai choisi parmi les passages que j’avais lus et qui m’avait laissé une forte impression. Enfin, pour les calligraphies de Wakas (poèmes), j’ai choisi ceux que j’appréciais le plus.

Pouvez-vous, Yukako, nous expliquer votre façon de travailler ? Quel est votre point de départ ?

Je visualise d’abord dans mon esprit et après je calligraphie énormément… Je ne peux pas immédiatement décider de la qualité de ce que j’ai fait, parce que l’encre de chine évolue en séchant. L’atmosphère de l’atelier joue également. Je dois donc attendre au moins une journée. Je dessine toujours beaucoup pour atteindre un résultat satisfaisant. Pour le Kojiki, j’ai dû réaliser entre 2000 et 3000 calligraphies et n’en retenir qu’une quinzaine.

Certaines calligraphies semblent torturées ou déstructurées, l’encre débordant parfois de la page. Est-ce une volonté délibérée de vous affranchir des codes de l’art calligraphique ?

Recherchant de la fraîcheur et de la nouveauté dans ma calligraphie, je me suis donnée deux priorités. Comme vous me le suggérez dans votre question, je voulais d’abord dessiner sans tenir compte des codes. La tradition veut que l’on peigne de gauche à droite, qu’on ne retouche jamais une calligraphie, qu’on ne déborde pas du papier, qu’on fasse bien attention à ne jamais faire de tache, etc. J’ai donc voulu transgresser ces règles en me disant : et pourquoi pas ? J’ai ensuite concentré mes efforts sur l’harmonie de la calligraphie avec le blanc. Il n’y a pas que la forme du caractère dans une calligraphie comme on pourrait le penser à première vue. Les relations qui naissent et se développent entre l’encre et le blanc de la page m’intéressent tout particulièrement.

Pierre, pourriez-vous nous raconter votre rencontre avec le Kojiki ? Qu’est-ce qui vous a marqué dans ce livre mythique pour le Japon et les Japonais ?

Lorsque je suis arrivé en résidence à la villa Kujoyama de Kyôto, j’avais l’idée d’écrire une sorte d’épopée, mais je ne connaissais pour ainsi dire rien de la culture traditionnelle japonaise. C’est en lisant l’ouvrage de Maurice Pinguet, La Mort volontaire au Japon, une sorte d’archéologie culturelle du suicide, que j’ai découvert l’existence du Kojiki, de ses dieux et de sa violence, et du drôle de mélange d’art brut et d’extrême raffinement qui se dégage par exemple des chansons. J’ai eu immédiatement envie de le lire – tout comme j’ai découvert les pièces de Chikamatsu, dans le même livre de Pinguet (c’est une autre histoire, mais lisez les « tragédies bourgeoises » de Chikamatsu !). Je me suis donc procuré une édition anglaise du Kojiki. J’ai découvert cette sorte de livre total – avec des contes, des chants, des listes (Matthieu Doze, qui était résident à la Villa Kujoyama et à qui je faisais lire ma reprise au fur et à mesure, me disait qu’il avait l’impression de lire du Novarina, avec ces listes de dieux aux noms incroyables), des histoires, de l’étymologie délirante. Le Kojiki, c’est le premier livre du Japon : on a l’impression que toute une culture est venue s’y presser, toute la préhistoire s’y est ramassée pour s’offrir à nous, entrelaçant le mythe et l’histoire dans le désordre le plus complet. Donc oui, c’est un livre mythique au Japon – l’équivalent peut-être de notre Iliade, ou de notre Ancien Testament. Mais à la différence de l’Iliade et de l’Ancien Testament c’est, un peu bizarrement, un texte très peu lu par les Japonais – quoiqu’ils en connaissent parfaitement tous les héros et toutes les histoires. En fait, je crois bien que je ne connais pas un seul Japonais qui l’ait lu en entier – hormis Yukako !

Vous préférez parler de reprise plutôt que de traduction. Quelles sont les raisons de ce choix ? Et ses implications ?

Lorsque j’ai lu le Kojiki pour la première fois, j’ai immédiatement voulu le partager: le rendre lisible dans notre langue. Mais véritablement lisible, et le caractère scientifique de l’édition que j’utilisais quant à moi gâchait un peu la violence de l’émotion esthétique – c’est un peu la même la différence, au fond, qu’entre un fossile de dinosaure découvert par un archéologue, et présenté dans un article pour spécialiste, et la sculpture faite à partir de ce fossile, en plâtre à 99%, certes – mais qui fait vraiment peur aux enfants. Moi aussi je voulais faire peur aux enfants ! C’est cela que je veux dire par lisible, de la même manière que la sculpture en plâtre rend le dinosaure visible, et pas l’article scientifique. En somme, j’ai recherché à redonner une forme de présence au texte. Ce qui ne signifiait donc pas seulement traduire, mais restaurer, reprendre – ou « repriser » ? Ce travail a été essentiellement rythmique : tailler dans cette grosse masse de prose qu’était le Kojiki que j’avais lu des rythmes, des formes plus souples et plus expressives qui en facilitent la lecture. J’ai donc fait des sortes d’« arrangements ». Je dis donc « reprise », comme en musique. Il faut dire que, dans mon travail d’écriture, j’ai de moins en moins l’impression qu’il y ait une différence nette entre lire, traduire et écrire. Ou plutôt : j’écris ce que je voudrais lire, et qu’il n’est pas possible de lire. Quand je suis arrivé à Kyôto, j’avais envie de lire une épopée japonaise, mais dans des rythmes qui puissent en redonner à la fois le souffle et la truculence, le caractère primitif et le raffinement. Bref, je voulais lire quelque chose qui soit à mi-chemin de la tradition japonaise et de la poésie contemporaine. Évidemment, ça n’existait pas ! Donc j’ai essayé de le faire exister. D’autres textes que j’aurais eu envie de lire existent déjà, comme Hölderlin au Mirador d’Ivar Ch’Vavar – bon, alors je me contente de les lire. Certains existent, comme l’Omeros de Walcott, mais pas en français. Alors il faut les traduire. Mais tout cela, au fond, c’est la même chose : éditer un livre, parfois existant, parfois existant dans une autre langue, parfois pour l’instant seulement possible.

Comment cette reprise s’inscrit-elle dans le cadre plus général de votre création personnelle sur l’épopée (votre ouvrage de poésie Barbares et les travaux en cours sur votre blog) ?

Reprendre, écrire, traduire, donc, tout cela se rejoint, ce ne sont que des différences de degré. Et le Kojiki est en plein dans l’espace que j’essaie d’arpenter, le projet qui m’occupe depuis quelques années : la composition d’une épopée. En fait, j’essaie de dépasser la double différentiation du roman (narrative et nihiliste) et de la poésie (expressive et lyrique) dans la réalisation d’une fiction polyphonique, matérialiste et affirmative, ainsi que de reprendre un travail que la modernité a abandonné : celui de faire du poème le lieu de l’expérimentation et de la maturation d’un imaginaire du commun, telles que peuvent être lues les grandes épopées, hors leur captation politique par des États en quête de grand récit légitimant – vaste programme ! Dans ce cadre, ce travail sur le Kojiki est pour moi central, à la fois du fait de sa nature de reprise – les épopées ne sont pas créées ex nihilo par leurs aèdes et je voudrais sortir un peu de ce truc de l’écrivain avec son monde privé et son style privé – et parce qu’il échappe à la captation politique de l’épique. Je veux dire : à la fin du XIXème siècle, quand les Japonais ont fait ce que l’on appelle la « restauration Meiji », et qu’ils se sont ouverts sur l’Occident, ils ont ramené de l’Allemagne l’idée que, pour mettre de l’ordre dans la population, rien n’était mieux qu’un monothéisme d’Etat. Ils ont donc instauré le Shintô, qui n’était jusque alors qu’un animisme informel, en religion d’Etat, et l’ont « monothéisé », en faisant d’Amaterasu la déesse principale. Le Kojiki, d’un coup, est devenu une sorte de Bible – pour des raisons politiques, et même presque policières : donc bien sûr que c’est un texte qui se prête à l’instrumentalisation. Il est sans doute un peu dans la nature des épopées, d’ailleurs, de prêter le flanc à ce genre de récupération. Mais écrire le Kojiki en français rend un peu plus difficile la captation politique, et cette transplantation lui permet peut-être d’être lu pour ce qu’il est. J’ai donc un peu l’impression de libérer le Kojiki ! Mais remarquez, nous sommes en campagne électorale… On ne sait jamais ! L’un ou l’autre se réclamera peut-être de L’Engageant !

Une réflexion sur “L’atelier du Kojiki

  1. Création.

    Je ne suis qu’un brouillon
    un fil pas tissé
    qu’un vilain ode à la vie
    une tempête à tout casser
    un pur indiscipliné
    une pochette surprise
    rien de bien
    rien de mal
    maladroit
    comme pied qui boite
    en faisant gémir un chien de quartier
    je suis une tribu
    où le père n’est pas à tuer
    où convaincre une forêt d’esprits
    reste facile
    sans abattre
    sans éparpiller
    je ne suis qu’une mise à prix
    une prestance pas très jolie
    l’envers d’un décor
    une existence en catimini
    le trésor de la chèvre d’or
    une étoile sans rutilance
    égarée
    du dedans
    et du dehors
    une communicante trop bavarde
    un jeteur de sorts
    je ne suis pas fini
    demandez à Léonor
    des touffes de ces poils de chats
    pour remplir mon matelas
    pour calmer mon estomac
    c’est un chaos
    une nuit qui n’en finit pas
    une envie qui m’a tout pris
    ma sainteté
    ma lavande
    mon arbre à fruits
    et j’en suis puni
    pauvre de moi
    ceci dit
    de sa ronde
    la Terre me dit:
    ne t’en plaint pas
    d’être lavé
    d’être maudit
    d’expier avec les crustacés
    les oursins et les galets
    quand tu seras tout rond
    on en reparlera
    en attendant
    dans un grand désordre princier
    sans hautain protocole
    sans usine à papier
    je crie aux ordres
    à tous mes organes
    de manger léger
    d’aller seulement de l’avant
    je ne suis qu’un brouillon
    criard
    haletant
    une espèce
    de monstre glapissant
    qui crée
    un nouveau monde
    sans malfaisance
    désir désiré
    sans parti pris
    de bric
    et de broc
    de ma hallebarde usée
    qui fait flic
    et qui fait floc
    qui chante hallucinante
    ce chant
    vraiment pas partisan.

    jc

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