« Tradition et talent individuel » (TS Eliot)

La tradition n’est pas donnée par droit d’héritage, et […] il faut beaucoup de labeur pour l’obtenir. Elle suppose, d’abord, le sens historique, qui, on peut le dire, est à peu près indispensable à qui veut rester poète après ses vingt-cinq ans ; et le sens historique implique la perception, non seulement du caractère passé du passé, mais de son caractère présent ; le sens historique oblige un homme à écrire non pas simplement avec sa propre génération dans les fibres de son être, mais avec le sentiment que toute la littérature européenne depuis Homère, et, englobée en elle, toute la littérature de son pays, coexistent en une durée unique et composent un ordre unique. Ce sens historique, qui perçoit aussi bien ce qui échappe au temps que ce qui lui appartient, et perçoit les deux choses à la fois, c’est ce qui rend un écrivain  » traditionnel « . Et c’est en même temps ce qui donne à un écrivain la conscience la plus aiguë de sa place dans le temps, de sa propre contemporanéité. Aucun poète, aucun artiste, dans quelque art que ce soit, n’a son sens complet par lui-même. Le comprendre, l’estimer, c’est estimer ses rapports avec les poètes et les artistes du passé. On ne peut pas le juger tout seul ; il faut le mettre, pour l’opposer ou le comparer, au milieu des morts. J’entends ceci comme un principe de critique, non pas simplement historique, mais esthétique. La nécessité pour lui de se conformer, de s’harmoniser, n’est pas unilatérale ; ce qui se produit quand une nouvelle œuvre d’art est créée, est quelque chose qui se produit simultanément dans toutes les œuvres d’art qui l’on précédée. Les monuments existants forment entre eux un ordre idéal que modifie l’introduction de la nouvelle (vraiment  » nouvelle « ) œuvre d’art. L’ordre existant est complet avant que n’arrive l’œuvre nouvelle ; pour que l’ordre subsiste après l’addition de l’élément nouveau, il faut que l’ordre existant tout entier soit changé, si peu que ce soit ; et les rapports, les proportions, les valeurs de chaque œuvre d’art par rapport à l’ensemble sont ainsi rajustés ; et c’est en ceci que l’ancien et le nouveau se conforment l’un à l’autre. Quiconque a admis cette idée de l’ordre, de la forme de la littérature européenne, […] ne trouvera pas absurde que le passé soit modifié par le présent, tout autant que le présent est dirigé par le passé.

TS Eliot, Essais choisis, trad. H. Fluchère, Le Seuil, 1950 ; rééd. 1999, p. 28-29.

(Tableau JM Basquiat, « Slave auction », 1982)

3 réflexions sur “« Tradition et talent individuel » (TS Eliot)

  1. Il arrive assez souvent qu’on me demande pourquoi j’expose mes photos. Question le plus souvent posée de manière naïve et qui présuppose qu’un tel acte n’a pas de légitimité. Mais on ne se contente pas toujours de poser la question, on me suggère aussi deux réponses : je le ferais pour moi, pour me faire plaisir, pour flatter mon ego ou alors je le ferais pour le public, pour lui faire plaisir. En réalité, ces deux réponses, qui sans doute ont un certain poids, manquent l’essentiel. On n’expose pas un travail artistique pour se faire plaisir ou faire plaisir, mais pour son travail. Ce n’est qu’une fois exposé qu’un travail acquiert le statut de travail artistique. Mais plus encore que recevoir la qualité d’oeuvre d’art (qui par l’exposition n’est qu’un statut institutionnel ou fonctionnel), en exposant son travail, on le met en condition d’être reçu au milieu des autres oeuvres. Et ce faisant, ce travail est exposé à la comparaison avec les autres oeuvres et, plus rarement, expose les autres oeuvres à être comparées à elle.
    Exposer, c’est inscrire son travail dans une totalité aux contours vagues, mais doté d’une structure forte : celle qu’on appelle l’art en tant qu’il met en jeu une forme de représentation et d’expression qui revendique à juste titre ou pas une certaine justesse. Cette affirmation d’une certaine forme de justesse affirme d’abord simplement une position singulière parmi toutes les autres, tant il est vrai que dans cette totalité de l’art, chaque oeuvre fonctionne d’abord comme ce qui affirme une règle intrinsèque de justesse. Mais si cette règle permet d’apprécier l’oeuvre en tant que telle (c’est-à-dire de juger de sa prétention à l’incarner), elle est aussi exposée à être comparée aux autres règles (en tant qu’elle leur doit quelque chose, qu’elle prend position parmi la constellation des règles reconnues) et, parfois, elle se fait règle des autres règles ou des autres oeuvres. C’est une fois que l’oeuvre fonctionne dans cette totalité comme singularité irréductible, comme position dotée de coordonnées déterminées dans la constellation des oeuvres et parfois comme ce qui ré-organise un tant soit peu cette constellation que l’oeuvre est traditionnelle.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s