L’existence des villes, 1. Edimbourg

Les choses ne sont-elles pas si parfaites – ne nous présentent-elles, à chaque instant, un spectacle d’une harmonie telle qu’il serait insupportable d’en attribuer l’autorité au seul hasard ? La pensée nous oblige à les concevoir l’ouvrage d’un Ingénieur divin – ainsi parlait le Vicaire de Rousseau. Voilà à quoi je rêvasse marchant dans Edimbourg mains plantées dans les poches, pris dans le relief compliqué de la vieille ville qui distribue sur trois, quatre, six niveaux passages, escaliers et terrasses par lesquels se connectent échoppes et cafés, bureaux et habitations peintes par le gris de la pierre. Sur la butte, le château jadis impossible à prendre a cessé de résister ; il ne demande plus que douze livres aux touristes qui défilent, soldats dociles derrière l’objectif du canon ; le même Walter Scott qui y retrouva jadis les bijoux de la reine est aussi tout en bas, dominant de son cheval de bronze les allées et venues des piétons : tout est lié. Les chapelles, les murailles, les hautes maisons, la salle de bain royale ont traversé les siècles. Les églises sont devenues des pubs, les prisons des musées. Mille ans d’architecture se donnent dans la plus bizarre succession, cependant que les grues, face au Parthénon kitsch de Calton Hill, continuent d’inventer une forme pour demain.

La beauté d’une ville tient du miracle. Née de l’histoire, c’est-à-dire de plusieurs histoires, elle ne s’enferme pas dans une idée : les lignes hétérogènes, les temporalités différentes qui la travaillent ne se composent pas selon une intention, et l’harmonie qui tient Edimbourg, la tord et la resserre, n’est qu’un équilibre impossible. Aussi (me dis-je alors que je me suis accoudé au zinc d’un vieux pub pour boire une pinte d’ale au goût de whisky, servie à la pompe, un peu éventée) si la preuve physico-théologique – qui fait de la perfection des choses le signe qu’elles sont les créatures d’un entendement divin – n’est pas raisonnable, ce n’est pas d’abord parce qu’on ne peut pas déduire de la machine ordonnée du monde l’existence de son Ingénieur, comme le croyait Kant (répondant au Vicaire) : c’est qu’il n’y a pas de monde. Il y a des villes.

Paru dans Décapage n. 39 (juin 2009)

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