L’existence des villes, 3. Al Djaza’ir

L’appel du muezzin, emmêlé dans les haut-parleurs de trois, quatre, huit mosquées, s’engouffre dans les ruelles, dévalant les montagnes et tournant sous les casquettes avant de se diluer derrière le gigantesque port, dans la timide petite mer bleue.

Marchant à l’intérieur de ce tissu urbain qui s’étire de manière si hétérogène d’un bout à l’autre de la baie (chacun des quartiers ayant son centre, sa mairie, son marché, son esprit, et ne partageant avec ses voisins que des frontières ou des remparts), je me rends compte qu’Alger, comme toutes les métropoles, est fractale et contient d’autres villes ; après le labyrinthe médiéval et ombragé de la Casbah dont les escaliers, dégringolant entre les masures serrées, abritèrent jadis les héros de l’indépendance qui y livrèrent leurs batailles glorieuses, où désormais courent les enfants, genoux cagneux, devant les ateliers d’immémoriaux ouvrages, je rejoins – plutôt que Bab el Oued au nord – l’immense place des Martyrs où s’ouvre un paysage moderne – comme familier, mais gondolé par le rêve. Les arcades fin de siècle y enjambent les trottoirs d’une artère qui charrie, bruyante, les hommes emprisonnés dans leurs voitures ou dans les bus pourris jusqu’au square Port-Saïd. Ils se transforment alors en buveurs de café au lait, ambulant parmi les stands d’un marché de bricoles, protégés de la lumière aveugle que reflètent les immeubles blancs aux balcons peints en bleu par de majestueux palmiers sous lesquels, à la terrasse du grand Tantonville, des vieillards sirotant leur thé à la menthe m’entourent de leur pépiement francophone.

Attablée à mes côtés, Marie me raconte Alger, ne donnant aux quartiers que leur nom ancien, d’avant l’indépendance, couleur sépia : ils peuvent bien sembler étrangers les uns aux autres, dit-elle, c’est l’histoire coloniale et la langue qui les unifient – et si cette ville est pourtant multiple, c’est moins le fait d’une bigarrure que parce que deux imaginaires se la disputent, affublant le même territoire de noms, le découpant selon des points d’intensité, différents : Al Djaza’ir, la gloire de l’indépendance – et son fantôme colonial, Alger. Et la ville n’existe pas hors des imaginaires.

Paru dans Décapage, n. 41.

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