L’existence des villes, 5. Mamoudzou

File:Mahoraises-plage-Dapani.jpgL’aéroport était situé en Petite Terre, à Dzaoudzi, de l’autre côté du bras de mer. C’est accompagné des dauphins, par la barge, serrés entre les régimes de bananes, les noix de coco et les bouquets d’Ylang-Ylang dont les négriers de Guerlain exploitaient le parfum, qu’on arrivait à Mamoudzou, la capitale économique, dans le cul de l’hippocampe que dessine la Grande Terre vue d’avion. Conformément à la manière dont on devrait toujours pénétrer dans les villes – ni par les airs ni par la route : par la mer. Par les lèvres ouvertes.

Mayotte était une petite île où l’on n’aurait sans doute pu vivre que de pêche, de manioc, de bananes, si l’on n’importait du pétrole, du vin et du fromage, des raquettes de tennis et des téléviseurs, des costumes, des frigos, des piscines, des 4X4, de l’administration des Blancs. Je me souviens des containers, empilés sur la rade du port comme des tours de Babel : une partie de la ville demeurait invisible, attendait, pliée dans ses cartons. Nous descendions de la barge, jetés dans le vieux marché où les bueni derrière leur masque de santal, allongées dans leur boubou coloré, vendaient les fruits et les légumes posés à même le sol. Plus loin, après le quartier Blanc qui longeait l’hôpital au milieu des palmiers, des cocotiers et des manguiers (dont les fruits tombaient la nuit sur notre toit de tôle), la ville butait sur les montagnes, où les routes redevenaient des pistes rouges trouées de nids de poule menant à des villages de torchis.

J’étais trop jeune. C’était il y a plus de vingt ans. Mayotte a glissé hors de ma mémoire et je n’en ai gardé que des bribes fragiles – mais à côté de cette Mamoudzou Imaginaire, que maintiennent maladroitement les souvenirs du petit garçon que j’étais, il y a une autre Mamoudzou que transforment sans fin des hommes et des femmes venus des Comores et de France, du Kenya, de Madagascar ou d’Inde – éclaboussant le reste de l’île d’eau, de béton, de lumière. Oui au milieu de l’océan Indien, sur un morceau de terre volcanique protégé des requins par une barrière de corail, entre les plages de sable noir où dansent les lémuriens et les champs de zébus brûlés par le soleil – il y a une ville.

Paru dans Décapage n. 43

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