L’existence des villes, 6. Shanghai

Shanghai ne dort pas : on dit qu’en l’an 2 000, plus de 50% des grues de la planète y becquetaient la terre, levant sur le delta du Yangzi Jiang les tours des travailleurs venus des campagnes riantes, des quartiers du centre insalubres, des expatriés. Vu depuis l’autoroute qui la balafre, sur le dos voûté de laquelle se bousculent des bouchons de voitures, de taxis asthmatiques et de bus, on a l’impression d’un espace dépourvu de propriétés, comme s’il venait d’être rasé par des colons hâtifs d’y reconstruire à toute vitesse, y faire prospérer leur église avant que les esprits ne tournent. C’est dans ce non-lieu que se serrent les chapelets d’usines et les totems géométriques, face à face et muets, reliés en grappes par des chemins qu’un plancher d’arbres verts dérobe.

Mais si, prenant prétexte d’une bretelle nous rejoignions le sol pour circuler entre les pattes de l’autoroute, cinquante mètres plus bas sous les platanes, c’est au milieu des magasins de rien du tout et des bouibouis puant la boulette de soja frit que nous nous retrouverions soudain, à trente à l’heure au coeur des années folles, slalomant entre les cabrouets charriant dans la poussière des montagnes de meubles sous l’oeil goguenard des gardiens, avachis dans leur loge pour surveiller à l’intérieur des lanes les épouvantails du linge qui sèche et les machines de sport municipal musclant les autochtones (ragotant leurs vies éclatantes en pyjama). Eussions-nous descendu plus loin, au lieu de l’ancienne concession française, c’eût été le Bund – relecture nouveau riche de l’Angleterre victorienne – et puis Pudong, le rêve des experts en hallucination simple, voyant des scooters sur les routes du ciel et des gratte-ciels dans les rizières.

Souvent les mégapoles ne sont guère que des noms pour agréger des temps et des espaces qui ne se disent rien. Mais par la grâce d’une autoroute, glissant de l’est vers l’ouest sur un parterre de platanes, ils se touchent à Shanghai, et s’échangent leurs hommes. Quant à elle, elle s’en va, sur ses pattes bleues la nuit, sourde aux reliefs mesquins de la topographie, zigzaguer de l’autre côté de la terre, entre les immeubles miroirs où vient se refléter le vide.

Paru dans Décapage n. 44

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