Derek Walcott, Omeros, Livre I, chapitre III, 2

Suite d’une traduction commencée ici

Tableau de Derek Walcott

« Joueurs de domino »

(1999)

 

Ma Kilman possédait le plus vieux bar du village,
dont le balcon en pain d’épice avait des gâbles de moutarde
à moulures vertes autour des corniches, et une peinture ridée par l’âge.

Dans le cabaret, en bas il y avait des tables en bois
pour accueillir la claque des dominos. Un rideau de perle
tintait chaque fois qu’elle passait outre. Une enseigne

au néon supportait Coca-Cola sous le SANS PEINE
CAFÉ TOUS BIENVENUS. Le SANS PEINE n’était pas son
idée, mais celle de son mari. « C’est une prophétie »,

aurait ri Ma Kilman. Une rue chaude menait à la plage,
dépassait les échoppes et les clubs et une pharmacie
dans l’ombre penchée de laquelle, son chien kaki en laisse,

l’aveugle s’assit sur son cageot après que les pirogues
eurent énoncé leur chemin, marmonnant son obscure langue d’aveugle,
mains noueuses sur son bâton, oreilles aussi affûtées que celles du chien.

De temps en temps il chanterait et les bouts de fer volèrent au vent
quand les perles de Ma tapèrent son rosaire. Vieux St. Omere.
Il disait avoir navigué autour du monde. « Monsieur* Sept Mers »

qu’ils le baptisèrent, à cause de l’étiquette d’une marque d’huile de foie de morue
et son espadon frétillant. Mais l’expression n’était pas claire, pour elle.
C’était comme du grec. Ou le babil d’Afrique d’antan.

À travers les fils télégraphiques d’asphalte brûlante, le vieux chanteur
semblait compter les choses. Qui sait si ses yeux
ne voyaient pas à travers les ombres, tapotant sa cane d’un doigt ?

Elle l’aidait à retirer sa pension de vétéran
tous les premiers du mois au bureau de poste.
Il ne s’était jamais plaint de sa situation,

pas plus qu’aucun d’entre eux. Le bureau du coin, et la chaleur
sur ses mains l’auraient pousser à mettre la boîte à l’ombre.
Ma Kilman vit Philoctète clopinant sur la chaussée,

c’est pourquoi elle retira de sa fenêtre angulaire, et elle exposa
la médecine habituelle, pour lui, une flasque d’acajou
blanc, et un pot de Vaseline jaune,

une petite gamelle de riz en émail. Il attendrait
dans le café Sans Peine toute la journée. Là il s’étendrait
pour oindre la bouche de la plaie, sur son tibia.

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