Derek Walcott, Omeros, I, IV, 1

Traduit avec l’aide de Martin Bombled. Merci à lui !

Au nord du village se trouve un bosquet de campêches dont les épines
éparpillent les formes sèches. La route défoncée est parsemée de gros rochers,
et du quartz qui luit comme lorsqu’il pleut. Les campêches appartenaient jadis

à un domaine qui comptait un moulin aussi vieux
que le village qu’il dominait. La route abandonnée passe
devant de vastes chaudrons rouillés, des cuves pour faire bouillir le sucre,

et des piliers noircis. Ce sont les seules ruines
que l’Histoire a laissées ici – si l’on peut dire que l’Histoire est cela.
Le tronc torsadé des campêches, la mer l’a rendu orange ;

des cactus, étrangement, se tiennent au-dessus d’eux.
Philoctète boita jusqu’à son jardin d’ignames. Il traversa
le domaine, frémissant, tenant son coutelas dans ses bras comme un enfant,

et agressé par les moutons bruns, attachés, qui répétaient son nom.
« Bêêêêh, Philoctète ! » Ici, sous le vent de l’Atlantique,
les amandes se penchaient autant que des flammes de bougies.

L’image des bougies lui fit penser à sa propre mort.
Le vent faisait passer les feuilles d’igname pour des cartes de l’Afrique,
le sang de leurs veinules coulait blanc, comme Philoctète, boitillant, allait

entre les couches d’ignames comme un patient s’affaiblissant
dans une salle d’hôpital. Sa peau, c’était des orties,
sa tête un marché de fourmis ; il entendait des crabes le grognement

des pinces arthritiques, il sentait une courtilière forer
sa plaie jusqu’à l’os. Son genou était en fer irradiant,
sa poitrine était un sac de glace et derrière les barreaux

rouillés de ses dents, comme une mangouste en cage
un cri que l’enfermement rendait fou ; sa langue en chatouillait les griffes
au plafond de sa bouche, ébranlant ses dents de rage.

Il vit la fumée bleue des jardins, les perches de bambou
lestées par les filets, les plumes du prêtre volant.
Quand la fumée se coupera au coutelas, quand les coqs surprendront leurs culs

de poule en chiant des œufs par la bite, maudit-il, Dieu laissera enfin les Noirs
tranquilles ; c’est à ce moment-là qu’un essaim de flèches déchaînées
fondit sur la plaie, et il cria au milieu des rangées d’igname.

Il tira sur le pied. Il fit glisser le rasoir de la lame
entre l’index et le pouce implorant. Les feuilles d’igname
reculèrent dans une sueur froide. Il tailla chaque racine à son talon.

Il les tailla au talon, prêtant attention à leur manière de s’ourler
tête en bas sans leurs racines. Il maudit les ignames : « Salopes !
Vous voyez ce que ça fait d’être sans racine ici-bas ! »

Puis il sanglota, le visage contre les feuilles abattues. De la sève
coulait de leur tiges béantes comme son propre sanglot.
Vite une mouche se lava les mains de ce massacre.

Philoctète sentit une fourmi ramper sur son sourcil.
Ce n’était que le vent. Il leva les yeux vers l’acre bleue
et la branche qu’un martinet, sans bruit, avait fait sienne.

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