Au mirador # 1

J’entreprends ici un commentaire, mais dans le désordre et n’importe comment, d’Hölderlin au mirador (désormais HauM), le grand livre d’Ivar Ch’Vavar (le corridor bleu, 2004).

Commençons donc, s’il est possible, par la fin. Le chant 27, le dernier d’HauM, se conclut ainsi :

[…] Bref. Je ne sais pas
si un poème s’est fait, je ne sais pas non
plus ce qui nous arrive, fieux, s’il nous arrive jamais
autre chose que de n’arriver jamais. Je ne sais rien. (p. 166)

Une telle conclusion semble répondre à au moins trois questions : une question poétique (quand y a-t-il poème ? y a-t-il eu poème ?), une question disons existentielle (nous arrive-t-il quelque chose ?) et une question épistémologique (que sais-je ?). Ces trois questions sont, d’une certaine manière, les mêmes que celles que Kant assigne à la philosophie de se poser (Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ?). Ici, donc, une triple réponse fort sceptique (je ne sais pas s’il y a poème, je ne sais pas s’il nous arrive quoi que ce soit, je ne sais rien), une réponse qui est à peine une réponse, une conclusion qui referme à peine, et même qui les laisse en réalité ouvertes, les principales lignes problématiques qui nervurent tout le livre.

Un peu plus haut dans le chant 27, avait été déjà été opposée à la question poétique (un poème s’est-il fait ?), en guise de réponse, une mise en suspens procrastinatoire :

Il y a incroyablement peu d’images de saisies, et ce
genre de phrases, qu’est-ce que ça fait dans un poème –
est-ce – que ça fait le poème, est-ce qu’on
fait un poème avec comme ça des phrases à la con
et pas d’images ? Il faudrait que nous y songions. (p. 164)

La question poétique y est ici plus précise, puisqu’elle concerne le rôle de l’image, qui nourrit la réflexion de Ch’Vavar jusqu’à ses développements les plus récents (voir Ivar Ch’Vavar, « Une théorie (toute trouvée) de l’image poétique », in Première ligne, Numéro 1, 2012, Édition des Vanneaux). D’autres passages d’HauM développent, toujours avec inquiétude, la même question, mais en l’orientant dans des perspectives diverses. Ainsi, au chant 5 :

Il n’y a pas de poésie ici […]
Pas de poésie, rien que des réflexes. […]
La poésie c’est quand il y a du mou dans
les connexions neuronales, ou quand au contraire ça gicle trop vite. […]
Et le monde est de toute façon poétique parce qu’on
l’appréhende avec des réflexes, alors… (p. 48-49)

Il n’est pas question ici de l’image. Derrière l’apparente contradiction (il n’y a pas de poésie / le monde est de toute façon poétique), se joue la question de la possibilité et du sens de la question de la poésie comme art, dans un monde (déjà) poétique (en soi). Si bien que

ce qu’un poète a à faire c’est de
créer un monde qui soit comme le monde – qu’on puisse
appréhender aussi comme ça (mais je préfère dire : pas de poésie / (p. 49)

La question poétique : l’image, le rôle de la poésie face au monde. Ou encore : l’image comme présence de la poésie face au monde.

(À suivre…)

Une réflexion sur “Au mirador # 1

  1. Cher Pierre,

    Merci et bravo pour cette belle surprise : Ch’Vavar abordé sous un angle inattendu (pas celui d’Heidegger, ce serait trop facile, mais celui de Kant) trouve à  dire ce qu’il n’aurait pas dit autrement, et pose la question de la poésie (est-elle partout ou nulle part, etc.) avec une nouvelle acuité, un nouveau tranchant. Après le « Kant avec Sade » de Lacan, le « Kant avec Ch’Vavar » de Vinclair ! J’attends la suite avec impatience, et avec amitié,

    François

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