Au Mirador, # 6. Poétique de la merde

Laurent Albarracin, lecteur et camarade d’Ivar Ch’Vavar, nous fait l’amitié de nous offrir un texte sur la poétique de HauM, que nous intégrons dans notre feuilleton en tant que « billet invité ».

L’image chez Ivar mélange le fécal et le visuel. Quels sont les enjeux poétiques et affectifs d’une telle alliance ?

On peut penser que l’image poétique a priori vise à dégager un trait saillant, un fait marquant, d’un rapprochement. Par exemple, dans la fameuse image d’Eluard « la terre est bleue comme une orange », c’est l’idée de rondeur qu’on extrait (comme un jus) de la mise en relation des termes, idée de rondeur qui vient réconcilier les couleurs et les tailles des objets mis en rapport. L’image tend à tirer un fil auquel on laisse libre-cours (hors de tout contrôle exercé par la raison aurait dit Breton), qu’on laisse vaquer ou vaguer dans l’imaginaire. La pensée est ce qui soutire des lois à la matière. La pensée poétique (plus synthétique que la pensée rationnelle) tire aussi des fils de la matière (des fils qui sont des lois aussi, mais des lois plus matérielles, des lois qui seraient constituées de brins de matière tressés ensemble) et des fils surtout qui relient les choses entre elles. On pourrait dire que l’image tire la vision de la matière, qu’elle trait le lait du visuel de la chair de la matière, ou tout simplement qu’elle tire la matière vers le visuel.

Or, chez Ivar, il semble que le fil de l’image (fil que l’on tire de et qui relie à) est poisseux, surchargé de matière et alourdi d’organique, noué perpétuellement au viscéral. Loin de dégager, l’image vavarienne remet dans les choses, dans le pesant des choses : « Que peut-on mettre dans la toile d’araignée du soleil couchant ? Des poires à cuire ; des médailles de pain (…) des camemberts faits » (début du chant 21). Cette surcharge du trait poétique, cette outrance burlesque, cette insistance du fil de l’image sur le nœud, sur l’ignoble et l’excrémentiel, est-elle une manière de critique de l’image, une façon de la déconsidérer et de la ruiner pour l’éprouver ? Mais alors pour l’éprouver dans les deux sens du terme : c’est-à-dire faire passer à l’image l’épreuve de sa critique, et l’éprouver au sens de la ressentir véritablement, de l’éprouver physiquement parce qu’elle aura recours volontairement au plus concret et au plus matériel, au plus physique et au plus contingent de notre rapport au monde : le déchet organique. Ce qui est intéressant avec le fécal, si je puis dire, c’est qu’on est en effet à l’un des extrêmes de l’expérience humaine : quelque chose de quotidien et de tabou (de sacré au sens de séparé de l’expérience commune, partageable), quelque chose de sale et de merveilleux à la fois : la transformation (dans un sens alchimique) de la matière. Ce qui fascine Ch’vavar, c’est l’extrême ambivalence de la merde. Mêler le visuel et le fécal, c’est dire cette ambivalence et c’est la faire (en poésie, dire c’est faire), je veux dire que l’image fécalo-visuelle exprime les contradictions affectives présentes dans l’excrémentiel et réalise l’alliance quasi magique de ces contradictions. Le fécal est en effet le déchet (ce qui reste d’une matière qu’on a travaillée) et l’or (le résultat du travail alchimique sur la matière). En termes alchimiques, le fécal est la scorie et la pierre philosophale. Ou plutôt, c’est l’image fécalo-visuelle qui permet cette réalisation du grand œuvre, parce qu’elle est une imagination matérielle, c’est-à-dire une imagination qui cherche à refondre l’image avec la matière, non pour l’en dégager, mais bien pour transformer, transfigurer peut-être, la matière. A la fin du chant 21, on lit ceci :

« La porte céda avec un gémissement. La lueur
de la lune, quand le grand vent chassait les nuages, passait
à travers les fentes des cloisons. Une odeur de moisi régnait.
Tout ce que je tirais des agencements de détritus, c’était
une participation au passage de la grande figure qui m’avait
précédé. Le personnage avait laissé ces déchets disposés de telle sorte
que je saurais qu’il était passé par là, et ceux-
possédaient en outre un halo doré, une luminescence qui me
révélait quelque chose sur sa nature. Il avait tiré la poussière
de son obscurité pour lui donner une sorte d’éclat. (Nous
soulignons cette phrase très étrange, que comprendre n’avons pu nous). »

Le commentaire final souligne non seulement l’importance de la phrase précédente, mais son origine inconsciente, profonde. Ce sont les quatre premiers vers de ce passage qui me semblent indiquer une scène de défécation (porte, gémissement, vent(s) ?, cloisons) et l’étrange passage au « il », à « la grande figure qui m’avait précédé », serait-ce une image du père ? Reste que les déchets possèdent un halo doré, une luminescence, un éclat qui leur viennent de l’obscurité dont on les tire, c’est-à-dire du ventre où on les fabrique.

L’image, chez Ch’Vavar mais l’image poétique en général peut-être, est bien un processus matériel, c’est-à-dire pas seulement une façon de voir les choses, le réel, mais une faculté qu’a le réel de se mélanger à sa vision et ainsi de se transformer en or, bref de s’accomplir et de se réaliser.

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