Au mirador # 7. Hölderlin

La dernière fois, en suivant la lecture du chant 21 par Laurent Albarracin, nous avons découvert la « poétique de la merde » de Ch’Vavar. Repartant de cette question, nous traçons aujourd’hui une grande verticale qui nous mène à la question du sacré, des dieux, notamment telle qu’elle a été posée, sous forme de double bind, par Hölderlin (le type du mirador).

Dans « Pain et Vin » (1800), Hölderlin tire du départ des dieux l’idée de l’impossibilité – ou de l’absurdité – de la poésie :

Mais nous venons trop tard, ami. Oui, les dieux vivent,
Mais là-haut, sur nos fronts, au cœur d’un autre monde.
[…] Ah ! que dire encor ? Que faire ?
Je ne sais plus, – et pourquoi, dans ce temps d’ombre misérable, des poètes?

Ici, on pourrait lire le leitmotiv de toute la poésie post-romantique : le crépuscule des dieux, temps d’ombre misérable, a commencé, ne reste à l’autel des églises qu’une moquette vieille où essuyer nos pieds. Comment habiter poétiquement cette terre d’où les dieux sont partis ? Le paradoxe définit la torsion propre de la modernité poétique (et peut-être du poétique lui-même, si l’on veut faire la différence avec le simple religieux), et duquel on peut repartir pour comprendre le thème, très présent chez Ch’Vavar, du crépuscule des dieux. Dans « En bleu adorable » (1823), Hölderlin semble proposer, à travers l’idée du Dieu inconnu, une solution plutôt optimiste à la question (mais déjà la folie rôde) :

En bleu adorable fleurit
Le toit de métal du clocher. Alentour
Plane un cri d’hirondelles, autour
S’étend le bleu le plus touchant. Le soleil
Au-dessus va très haut et colore la tôle,
Mais silencieuse, là-haut, dans le vent,
Crie la girouette. […] Dieu est-il inconnu ?
Est-il, comme le ciel, évident ? Je le croirais
Plutôt. Telle est la mesure de l’homme.
Riche en mérites, mais poétiquement toujours,
Sur terre habite l’homme.

Dès le chant 1 de HauM, un autre Hölderlin, Ivar depuis son mirador, répond au « bleu adorable » du premier, constellé d’hirondelles caressées par les rais du soleil, par le récit de la coulée violette de la nuit, lorsque le soleil est parti dans le cri des corbeaux :

Violâtres, violacés, les dieux de la nuit
se dressent accroupis – sont-ce nos dieux ? – sous l’orbe violet
de la soirée (*). Il sont violet foncé, ils se tiennent comme
des formes violettes dans le noir, dont on ne peut savoir
d’abord s’il s’agit de creux ou de bosses ;
immobiles et taciturnes sont-ils, mais il faut pénétrer leur monde.
Il y a, Patine-d’Enclume et Lourde-TSF-Grillée-Bien-
Carrée. Il y a Encolure-De-La-Grande-Limace-Orangée,
et : Le-Géotrupe-Vous-Jette-Distraitement-Un-Bonsoir. – Les Sombres-Créatures-
Qui-Voient-Depuis-La-Rue-Sombre-Les-Hommes-Braillards-Derrière-Les-
Vitres-Illuminées-Du-Café. Y a La-Mortaise-Manquante et à
l’autre bout de l’horizon, après toute la galaxie vue
en se faisant grincer la nuque, les orbes lourds, allons-y,
nos yeux globuleux vont parcourir tout cet espace dans la nuit ;
allons-y pour le grincement/ discal des cervicales ; et puis allons-
y pour la crise de béri-béri : Grand-Mère-La-Poutre-À-
La-Mortaise-En-Moins. – Y a il : Le-Seau-Plein-D’
Eau-Perse-Avec-Une-Wassingue-Lovée-D’dans. – Et La-Taupe-Saignante-
Qui-Nous-Humecte-Le-Sein-De-La-Terre. Y a il :
Une-Vertèbre-De-Vache, et /Un-Objet-Nécessairement-Post-Concilaire-Non-
Identifié (ONPCNI) y a il Le-Fion (jamais on n’a
vu plus qu’un pan, de sa casaque : toujours s’esquiver,
jamais s’esquisser : c’est là et ça ne l’est
tout de suite plus) (ça disparaît sans être jamais apparu). (p. 17-18)

Bien sûr, ces dieux ne sont pas des dieux, ne sont pas des dieux qui existent – ou qui n’existent pas, d’ailleurs. Ce ne sont que des dieux possibles, fictifs. Qui n’existent que pour tirer leur révérence : les dieux du crépuscule des dieux. La phrase qui suit cette liste reprend en effet le thème de la soirée où l’astérisque l’avait laissé, et conclut, pour que l’ambigüité soit nulle :

(*) La
soirée – c’est un euphémisme en quelque sorte, il s’agit
en fait ne, de rien moins – que de l’Unique Éternelle
et Vraiment Grande, Soirée… qui fait une pente de l’Univers
tout entier. (p. 18)

Ce thème du crépuscule des dieux revient souvent dans HauM, comme un refrain. On le retrouve dès le chant 3, où l’identification des dieux à la merde trace la grande verticale rhétorique de l’inversion des valeurs :

Pets et coliques de couleurs sans
véritable réalité (matérialité) : ça se veut les couleurs du spectre et
ne sont que les spectres des couleurs, ah ah ah ! Alors
c’est subit, une énorme masse passe tout près dans le
noir : Encolure-De-La-Grande-Limace-Orangée. (p. 34)

Le thème revient encore, au chant 7 et au chant 18. Or, à cette occasion, de manière très intéressante, Ch’Vavar articule cette vision du crépuscule des dieux merdeux à une anecdote relative à la religion catholique (hégémonique dans le monde commun), à l’occasion de la description d’un baptême (après la communion dont nous avons vu l’esquisse au chant 15) :

« Et maintenant les
petites mamans et les petits papas, les petits parrains et les
petites marraines vont venir dans le chœur derrière moi avec les
petits enfants qui viennent de recevoir le baptême… Bon, les camescopes
peuvent se placer là. Alors attention vous venez dans le chœur,
c’est l’endroit le plus sacré dans une église, regardez :
vous voyez qu’à terre il y a de la moquette… »
(une église de Saône-et-Loire, juillet 97, j’étais là et certifie
que ces propos ont bien été tenus et par un prêtre.
Ivar Ch’Vavar) (p. 120-121, il souligne)

Le souvenir d’une telle anecdote, relative au monde commun et racontée dans un langage commun, au milieu des litanies déjantées de dieux improbables, produit un effet de sidération. Le texte entre parenthèse souligne « et par un prêtre » et accumule des preuves de véracité : la date, la mention « j’étais là et certifie », la signature. Comme si l’anecdote était rapportée en tant qu’événement à peine croyable et pourtant véridique. Ce qui sidère Ch’Vavar, semble-t-il, c’est qu’un prêtre, censé introduire les fidèles au sacré (et plus encore dans un rite comme celui du baptême), ne parvienne pas à caractériser celui-ci autrement que par la mention de la moquette. Le sacré, présence de la transcendance dans l’immanence, est-il réductible à de la moquette ? Décidemment, les dieux (du monde commun) sont morts. Alors, le codage dominant de l’imaginaire (parmi toutes les religions qui essaient d’arracher des fidèles à la noyade dans l’étant, l’une devient dominante lorsqu’elle dicte à la place publique ce qui est sacré et ce qui ne l’est pas) est nu, et il peut s’afficher pour ce qu’il est véritablement : un pouvoir, du pouvoir – pour lequel les breloques du sacré ne sont que des prétextes ou des instruments. Le crépuscule bariolé des dieux fictifs déplace alors sur le mode dionysiaque du carnaval une triste affaire de la réalité sordide. Mieux, celle-ci l’a libéré. Car elle atteste de la possibilité de la littérature.

HauM est un requiem : il chante la mort des dieux. C’est-à-dire, le contraire d’une prière ou d’un psaume. Ce faisant, car le requiem est aussi l’affirmation d’une foi plus haute, il propose une religion de la fiction, qui implique un acte inaugural de transgression des valeurs communes (du codage par l’imaginaire hégémonique). Ainsi, outre les connotations qui font du processus de digestion ou du transit une allégorie de la création (ce que nous avons vu la dernière fois en suivant Laurent Albarracin), l’affleurement récurrent à la surface d’un poème aussi savant qu’HauM de la figure de la merde relève d’enjeux rhétoriques. Par « rhétorique », on veut dire qu’il s’agit ici moins de dire quelque chose, que d’inviter le lecteur à se mettre dans une certaine disposition : l’arracher au monde dans lequel elle est le symbole du sale, du dégradé, de l’indigne. La transgression (sous des allures de régression) sert une conversion. Il va donc s’agir d’aller maintenant à l’envers – c’est d’ailleurs ce que s’évertue à conclure le texte, en liant le scatologique et la marche arrière :

Une force nous prend par
la nuque et la houppe du cul et nous tire en
arrière, et nous entraîne en arrière à toute vitesse et longtemps.
[…] nous rétroglissons sur le
rail du temps. Nous allons plus vite qu’en venant et
une odeur de brûlé monte de nos vieux fonds de pantalon. (p. 164)

Dans la littérature, tout va à contrecourant. La tête en bas, à reculons. Dans quel espoir ? De deux choses l’une : ou bien il se serait agi de sortir de la religion pour remplacer son système axiologique par un autre système qui lui ferait concurrence, ou bien il s’agirait de sortir de tout système axiologique pour, grâce au retournement des valeurs, en allant dans l’autre sens, montrer enfin le réel tout nu :

Je voulais vous emmener dehors même pour une reddition, j’avais
en vue vaguement qu’on serait sorti, sous le ciel nébuleux
(par exemple) ; qu’on se serait tenu parmi les grands chardons,
les touffes d’orties et les monts d’étrons, chers garçons.
[…] Nous
nous serions seulement tenus là sans un mot de dit, dans
la lumière grise, au milieu des choses, de ce qui est ;
nous aurions été attentifs, nos yeux, notre peau, nos oreilles, et
notre nez, notre langue nous auraient informés, humble efficacité avec une,
de ce qui aurait été là, en ce moment, en train
– d’être. (p. 164-165)

Si le livre sacré arrache des fidèles au monde commun pour les faire contempler le Verbe, le livre de littérature marche sur ses plates-bandes, semble-t-il, pour rendre le lecteur au monde des choses. La littérature serait le détour nécessaire, via la fiction, pour habiter le monde. Le crépuscule des dieux l’opération qu’elle doit accomplir pour rendre le réel à sa nudité. Mais dans cette opération qu’elle se propose, force est d’acter du risque de l’échec :

Au lieu de ça, quoi ?
Je ne sais pas, si un poème s’est fait […] je ne sais pas non
plus ce qui nous arrive, fieux, s’il nous arrive jamais
autre chose que de n’arriver jamais. Je ne sais rien. (p. 165-166)

Son échec ou plutôt, son aveu de fictionalité. On ne sait pas ce qu’on a fait, et on ne sait pas si l’on a fait quelque chose. Le crépuscule des dieux n’est pas l’avènement d’autres dieux – ni même l’avènement d’un nouveau dieu qui serait le Réel ou l’Être (l’en-soi), mais l’avènement de la fiction d’en-soi. Avant la littérature, en effet, on peut distinguer deux régimes textuels : un régime représentatif, dans lequel le texte déposé doit valoir pour quelque chose qui est à l’extérieur de lui (il donne un mode d’emploi, exprime un sentiment, etc.), et un régime sacré, dans lequel le texte est plein parce que le Verbe est Vérité. Traditionnellement, cette alternative suffit à épuiser l’ensemble des textes possibles : sacrés ou profanes, pleins de l’absolu d’un sens à interpréter ad libitum ou signalétique renvoyant à une opération du réel. Et lorsque les Belles Lettres cherchaient à ramener leurs lecteurs dans le chemin chrétien, l’écriture ne pouvait tout de même se constituer que comme une propédeutique, et non comme l’acte du salut lui-même. La littérature, elle, ressemble, d’aspect extérieur, à une religion : il y a littérature, en effet, lorsqu’un livre prétend à la parole absolue, c’est-à-dire promet des phrases pleines de sens, ou encore des signes dans lesquelles serait enclose une signification qu’il faudrait déchiffrer sans fin. Il y a littérature lorsqu’un livre invite son lecteur à une activité herméneutique – traditionnellement l’apanage des livres sacrés. Allégories, paraboles, mystères, tout ce qui demande à un lecteur de revenir toujours sur le sens d’un mot, d’une expression, d’une histoire, appartient normalement au régime religieux de l’expression des signes – parce que c’est coincer l’absolu dans des signes discrets qui fait déborder le sens de partout. La littérature ressemble donc à une religion, mais elle est une tentative d’arracher les vivants à la religion, car l’expérience solitaire d’herméneutique qu’elle propose amène à la contemplation d’un en-soi qui ne vaut que comme fiction. L’œuvre littéraire, elle, ne tient que sur son style, opérateur pragmatique de la magie fictive, absolu de fiction et fiction de l’absolu auquel les grands incroyants vouent leur culte dans un éclat de rire qui signifie le crépuscule des dieux.

Ce que nous aura ainsi offert HauM, c’est bien un en-soi – il n’est pas réductible à l’interprétation de chacun des lecteurs, qui, au contraire, travaillent horriblement pour arriver à la contemplation de l’objet pur. Ce qui ne veut pas dire non plus que les différentes dimensions de l’œuvre littéraire fusionnent vraiment dans la production d’un sens, absolu et un, qui serait son « message » : l’en-soi n’y existe que comme fiction (à bien des égards, tout œuvre d’art est un puzzle truqué comme celui de La Vie mode d’emploi : c’est la différence entre l’art et la théologie). Que l’en-soi du sens (de HauM, par exemple), soit une fiction et l’œuvre un puzzle truqué n’empêche pas – bien au contraire – qu’elle ait besoin d’un joueur. Suffisamment compétent (il doit connaître les règles du puzzle) et suffisamment joueur (il doit aimer que ses suppositions soient perpétuellement déjouées). Il garde à l’esprit la proposition de Mallarmé :

À quoi sert cela –
À un jeu.

Comment la poésie si les dieux sont partis ? Une autre solution à la question était de Hölderlin, qui s’appelle la folie.

[Fin]

2 réflexions sur “Au mirador # 7. Hölderlin

  1. Trés belle synthèse, avec notamment la reprise de travaux de Laurent Albarracin. La littérature comme « avènement de la fiction d’en-soi » et comme invitation à l’opération solitaire d’herméneutique, le crépuscule des dieux non comme nostalgie mais comme « éclat de rire », l’oeuvre d’art comme « puzzle truqué », je ne saurais mieux dire, et tout ces affirmations s’appuient solidement sur les textes d’Hölderlin et de Ch’Vavar. Bravo et merci !

    François

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