Opéradiques # 1. La reprise du sens

Après « Au mirador », je commence ici un nouveau journal de lecture, dans le noir et à tâtons – d’Opéradiques, le dernier livre de Philippe Beck. Ici, une présentation.

Introduction à la Panthère
I. Pré-danse. Mimodrames.
II. Musicole.
III. Peinturage.
IV. Pagisme.
V. Boustrophes
Épilogue: Opera Dépaysan

C’est le sommaire. Il y a – dès les titres – une volonté de ne pas dire, de ne pas utiliser les mots existants, et de fabriquer par jeux de mots « dépaysan » et « paysan », « dépaysant ». Mais « Peinturage », « pagisme »… Quel intérêt à ce refus des mots courants ? (Faut-il nécessairement penser en termes d’intérêt ? Le refus ne suffit-il pas ?)

En tout cas, il faut remarquer – sinon en faire quelque chose – cette impossibilité (?) à parler comme tout le monde, même lorsque ce n’est pas au service d’un intérêt évident (musicole plutôt que musique, peinturage plutôt que peinture). « Mimodrames » semble faire écho à la lecture de Mallarmé par Derrida. « Boustrophes » relève d’un autre registre – métaphorique – plutôt que du jeu de mots.

Statut de l’intertextualité : citations de Beckett, Rimbaud, etc. Sont-elles censées être connues ? Si oui, la lecture est nécessairement en défaut. Le poème appelle à l’excellence ; il cherche un « lecteur idéal » au sens fort : non seulement implicite, mais parfait.

Ainsi, j’apprends dans l’émission « Ça rime à quoi », que les « Poèmes-G. » (p. 253 sq.), qui s’ouvrent avec « Poème d’après le journal », sont des réécritures (ou du moins, sont composés à partir, avec et tout contre le) du journal de Roger Giroux. Les poèmes de celui-là, sans doute, peuvent avoir un sens, même pour qui n’a pas lu celui-ci. Ou plutôt : même ce lecteur-là peut construire un sens avec le poème, peut trouver dans le poème une matière à fictionner (poétiquement, et à poétiquer fictivement) du sens. Et c’est peut-être à plus de cette activité du lecteur (du « co-poète ») qu’appelle l’auteur lui-même ayant fait vœu d’impersonnalité. Mais alors pourquoi ne pas rien écrire ? Les mentions (« Poèmes-G. » et surtout « Poème d’après le journal ») ne risquent-elles pas d’entraîner le lecteur dans des contresens absolus ?

Que le lecteur soit co-opérateur ne doit pas aller jusqu’à impliquer la validité du contre-sens, sans quoi l’Auteur (ou l’archauteur ; celui qui décide que la lecture est ceci ou cela, celui qui peut dire « le sens n’est pas dans l’auteur, le sens est co-produit par le lecteur » – comme instance pragmatique garantissant la possibilité de la performance de fiction) prend le risque du n’importe quoi. Le sens est ouvert – mais il n’est pas ouvert à l’infini. Mais une mention comme « Poème d’après le journal » ouvre un faux-sens au lecteur qui n’a pas lu Giroux, faux-sens qui risque de contaminer chacun des mots du (par exemple) premier poème (p. 255) :

C’est un journal des guillemets
qui aspire le marais.
Les guillemets mondains se plaquent
autour des poèmes rentrés
dans l’Actuel.
Et les fleurs d’Actuel font le sillage
d’air brut dans la page.
Les actes de maintenant sont arrachés.
décadrés. Des odeurs phrasent
les prudences autorisées,
et les fidélités suggérées
en avant.

En fait, on peut peut-être dire que le sens, dans de tels vers (et dans les titres, qui n’ont pas un statut différent : qui sont des vers), naît (vit) d’une dialectique entre le sens disons courant (« courant » dans le double sens de « familier » et dans le sens de « qui court », et « qui va trop vite », « qui ne s’arrête pas ») et le sens disons « arrêté », et comme patiemment « chargé » par le travail poétique. Ainsi de « journal », qui suggère immédiatement la fausse piste dans laquelle on se lance sans avoir le temps même d’y réfléchir. Et dans les vers cités plus haut, on sent qu’un mot comme « autorisées » fleure bon le double-sens.

Ainsi, il y aura une sorte de « reprise » (comme on reprise, en couture) du sens, à opérer : l’identification du sens courant du mot n’est qu’une étape à dépasser pour « repriser » les mots, à l’aide d’un matériau (culturel : livresque, étymologique, etc.) qui les éloigne à chaque fois d’un sens disons référentiel – le journal n’est justement pas le genre de chose que vous tenez dans les mains. Mais dire cela ne dit rien, n’explique rien, du poème. Mais un tel poème est-il à expliquer (et que peut vouloir dire une explication qui ne soit paraphrase ?) ?

4 réflexions sur “Opéradiques # 1. La reprise du sens

  1. Merci, cher Pierre. Ah, la question du sens, du contresens, et du faux sens qui suppose qu’il y en ait un vrai ! Et le non sens, ou nonsense ? En approchent l’humour et l’absurde (je me suis mis à Rosset…). La question revient dans une courte note que je viens d’écrire sur un Boris publié par Laurent, et qui paraîtra sur Sitaudis demain matin. Je te la joins en primeur ! Bravo pour ton nouveau journal de lecture, un genre que pratique aussi Florence Trocmé, sur son blog « le flotoir » que je viens de découvrir. Une explication qui ne soit pas paraphrase ? C’est cela : un journal de lecture, ou une note, qui rendent compte d’une approche progressive et de rencontres partielles, et incluent l’observateur (la place qu’il occupe) dans le dispositif observé, même si l’observateur n’apparaît pas, disparaîtrait plutôt (j’aime assez la notion d’empathie). Bien amicalement à toi,

    François

    • Bonjour cher François.
      Oui, c’est même la lecture enthousiaste du Flotoir qui m’a donné envie de ce genre de journal de lecture. Une forme pour laquelle les outils d’Internet sont parfaitement adaptés, et qui me semble pertinente, pour aborder la poésie contemporaine.
      Amicalement,
      Pierre.

  2. Chers amis, Pierre, François, je découvre, avec beaucoup de retard, le très beau travail entrepris par Pierre sur Beck (et je vois qu’il y en eut un aussi sur Ch’Vavar). Et merci à tous les deux de renvoyer ainsi aux journaux de lecture du Flotoir

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s