Opéradiques, # 2. Travail au champ

Voir la présentation.

J’ai dit la dernière fois que l’écriture des Opéradiques semblait s’adosser à une culture pour repriser les mots, dans une dialectique qui joue sur un sens courant qu’il mobilise pour le faire disparaître. Dans ce cadre, ces titres dont je n’ai d’abord pas vu « l’intérêt » (je parle d’intérêt, dans la mesure où ma question n’est pas « qu’est-ce que cela veut dire ? », mais « qu’est-ce que je peux faire avec cela ? ») libèrent soudain leur deuxième couche signifiante : « musicole » joue avec « music hall », avec « musique-école », avec « agricole » ; « peinturage » joue avec « peinture-rage », avec « peinture-âge », « pâturage » (et peut-être se dessine ici, « agricole », « pâturage », « boustrophe », « dépaysan », tout en arrière-texte bucolique, ou plutôt géorgique, planqué dans les terminaisons baroques. Si c’est le cas, comment comprendre ce mode de co-existence entre un texte apparent, qui glisse sur le sens courant sans être vraiment intelligible, et un sous-texte évoqué discrètement, introduisant par des séries de déplacements phoniques un sens cette fois peut-être cohérent, mais dont la cohérence n’est guère tenue par une grammaire, une syntaxe, un dictionnaire… mais seulement la contingence des associations dont est capable le lecteur ?).

Pour comprendre comment cet arrière-texte « agricole » fonctionne dans les poèmes, lisons par exemple la première des « vingt variations » (autrement intitulées « Soc-Bashô ») :

Ancienneté Bœuf danse droit.
Allant.
Un Bashô fransiscain ?
Non.
A. tire le sillon devant.
Le sillon longueur est un bœuf
lancé en arrière – il avance
à l’arrière – proupe, soc de mer
ancienne, terrée,
aimant traceur, pointe de char
suivi et continué.
Sur les petites fleurs
du ballet vertical.
Prose-pays et spirale interdite
Ou Cascade-de-la-Vue-Inverse.
Charrue-proue capable de sillon.
Sillage antique est un bœuf.
Bien. Il prose l’arrière
et le vers premier, durci,
et fait glisser pays
sur pays.
Passé précède verdure contée
à cause des filles de la voix.
Cardaire est un soc,
près du Tireur, Tracteur,
ou Câble Animal.
Au puits d’alcali
où descend
pèlerin poétique.

Comment comprendre un tel texte ? Demande-t-il d’ailleurs à être compris ? Demande-t-il quoi que ce soit, d’ailleurs – ou nous apparaît-il, froid comme le marbre, telle une portion de beauté dont nous pourrions, au mieux, être les témoins ? C’est-à-dire : quelque chose qui n’est pas pour nous, mais quelque chose qui est, qui est ceci ou cela – et qui ne nous parvient que pour que nous en actions ? Ou veut-il nous dire quelque chose ? Y a-t-il sous les mots, derrière les vers, une logique dont la disposition nous échappe encore ? De quelle nature serait-elle ? Que doit-on, que peut-on faire avec ça ? On se sent, sans doute, démuni, face à un tel ensemble de vers qui, sans être le fruit du hasard, sont apparemment incohérents – non seulement entre eux, mais même au sein de chacun d’eux, comme le premier vers, délicieusement agrammatical :

Ancienneté Bœuf danse droit.

Russell donnait en exemple de phrase syntaxiquement correcte, mais dépourvue de signification : « quadruplicité boit temporisation ». Le vers de Beck, lui, ne souscrit même pas à l’exigence de correction syntaxique. S’il a du sens, de quel régime – sinon d’un régime syntaxique courant – relève-t-il ? S’agit-il d’une autre syntaxe (type : l’importation en français de la syntaxe chinoise), ou s’agit-il d’un tout autre régime qui ne relève pas de la syntaxe ? Dans cette seconde hypothèse, on pourrait par exemple être tenté de penser qu’un tel vers est produit à la suite d’une série d’opérations hétérogènes (autant phoniques que rythmiques, sémantiques) sur une phrase-source (genre : « Jadis, au Japon, les bouviers dansaient pour obtenir des droits »), elle syntaxiquement correcte – chacune des modifications éloignant un peu plus, dans une diffraction hétérogène, la proposition de la signification courante. L’usage correct du texte serait alors quelque chose qui ressemble au puzzle : il faudrait retrouver derrière les pièces de formes hétérogènes, en les assemblant dans le bon ordre, un motif relevant de la représentation courante.  Et selon la première hypothèse, il y aurait bien une rationalité syntaxique à l’œuvre dans une phrase de cet ordre. À côté de ce sentiment d’être démuni, cette première hypothèse souscrirait ainsi au principe de charité que Landy, dans sa lecture de Platon, reprend à Quine, et selon lequel on doit a priori prêter à un texte que l’on ne comprend pas le maximum de rationalité possible. L’incompréhension ne peut alors être au passif que du lecteur – qui doit donc multiplier les approches jusqu’à s’élever à cette rationalité inédite.

Une approche holiste est alors nécessaire : il faudra lire tout le poème (et non pas le seul premier vers), peut-être l’ensemble des « vingt variations », voire toutes les Opéradiques, l’œuvre de Philippe Beck toute entière enfin, pour se familiariser avec les règles de cette rationalité, exotique comme une langue étrangère – et dans un deuxième temps « redescendre » au vers particulier, dont la compréhension particulière sera surdéterminée par la connaissance du tout.

Cette approche a néanmoins un énorme désavantage : repousser la compréhension du premier vers abordé à un moment postérieur à la lecture de l’œuvre intégrale contrevient à l’idée même d’un journal de lecture, qui est celle de l’élaboration progressive de la compréhension d’un texte, dans l’aller-retour de la lecture et de l’écriture. Aussi choisirai-je une sorte de biais thématique : le thème agricole vaudra pour aujourd’hui comme une première approximation du tout (c’est bien en effet dans chaque entrée du sommaire qu’on l’a plus haut repéré). Que se passe-t-il lorsque l’on reprend le poème avec l’hypothèse holiste selon laquelle il s’agit d’agriculture ?

On repère, d’abord, les personnages du drame agricole : le bœuf (v. 1, 6, 17), le sillon (v. 5, 6, 16), le soc (v. 8, 24), la charrue (16). Le titre de la section nous fournissant d’ailleurs le sens de ce drame : le boustrophédon est le mouvement par lequel, de droite à gauche puis de gauche à droite (etc.), le bœuf tirant sa charrue trace, dans le champ, un sillon. Par extension, le boustrophédon désigne une écriture non interrompue, et changeant donc le sens du tracé d’une ligne sur l’autre. Derrière (selon un transfert métaphorique lexicalisé) le drame du bœuf, celui d’un certain type d’écriture ; s’ouvre alors un mode de lecture analogique, offrant de se servir de chaque occurrence du thème agricole comme d’un symbole pour penser quelque chose de relatif à l’écriture, un peu à la manière de Baudelaire se servant de l’exil du cygne hors de son lac pour désigner par connotation la condition du poète. Outre que l’idée du boustrophédon joue, en retrait, le rôle de « condition de possibilité » du texte (ce qui justifie sa présence dans le titre), c’est elle qui est à l’œuvre lorsqu’affleure, derrière le bœuf, la figure du poète (v. 3, 29) ou le thème des rapports prose-vers (v. 19-20)

Un tel traitement analogique (bœuf / écriture) n’explique rien, cela dit, ni de la distorsion syntaxique, ni des sauts sémantiques qui caractérisent ce poème. Avant de pouvoir y parvenir, il faut prendre en compte une deuxième analogie énoncée par le poème. Il s’agit de la comparaison (jusqu’à l’identification) de l’agriculture avec  la marine, comparaison reposant d’abord sur une « prise » à la fois phonique et sémantique, dans la paronomase sillon-sillage (v. 16-17), mais aussi sur des prises seulement sémantiques, comme dans la métaphore « soc de mer » (v. 8) désignant la proue-poupe. La connaissance même superficielle de Mallarmé suffit à ramener (en l’absence, pourtant, de toute invitation explicite, du texte) cette poupe dans le giron du thème de la création poétique. On se souvient en effet du deuxième quatrain du « Salut », premier poème des Poésies :

Nous naviguons, ô mes divers
Amis, moi déjà sur la poupe
Vous l’avant fastueux qui coupe
Le flot de foudres et d’hivers ;

À cette triade thématique substantielle (sillon du bœuf – sillage du navire – écriture du poète) s’articulent divers éléments, de manière plus ou moins évidente : la déterritorialisation (v. 14, 20-21, 29), la direction (v. 5, 7, 8, 13, 18), l’antiquité (v. 1, 9), les fleurs (v.12, 24, 27). Repérer cette nébuleuse thèmatique, et la triade bœuf-navire-écriture qui la structure, permet à peine de reconstituer (en paraphrase, et la question syntaxique mise de côté) le drame dont ce poème est le lieu. Il semble être question, métaphoriquement, et dans l’opposition du passé et du présent (encore implicite), d’une écriture encore droite (donc, ne relevant pas du boustrophédon ?), d’un sillage qui n’en finit pas (glissant de pays en pays), de quelque chose qui relèverait encore (jusqu’à quand ?) de la prose. Et alors que nous n’avons rien dit de cette syntaxe ou de ces rythmes, alors que nous ne savons toujours pas pourquoi c’est ainsi que se dit, que doit se dire, cette structure sémantique, le survol des poèmes de la même section m’apprend que reviennent ces thèmes du bœuf, de l’opposition du passé au présent, et qu’il va falloir peut-être tenter une sorte de lecture structurale, afin d’aborder par différence la valeur (le sens) de chacune de ces variations.

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