Opéradiques, # 3. Chiffre, friche

Voir la présentation.

La dernière fois, j’ai suggéré qu’on n’en pouvait rester à une approche thématique, pour comprendre Opéradiques, et qu’il fallait tenter une démarche structurale. C’est que, à la différence des poètes hermétiques du XIXe siècle, comme Mallarmé, le travail de Philippe Beck ne consiste pas simplement en dissémination (des connotations) et complexification (de la syntaxe), il va jusqu’à la rupture, sémiotique et syntaxique. On peut même dire qu’il écrit de l’autre côté de cette rupture, c’est-à-dire, véritablement, dans une autre langue. En effet, on l’a vu avec l’exemple du « journal », il substitue d’abord au référent habituel (le journal qui porte chaque jour les nouvelles) un autre référent (le Journal d’un poème de Roger Giroux), sans donner aucun indice qui permette de le détecter (et au moment où j’écris cela, je remarque que parmi les cinq citations en exergue générale du livre, s’en trouve une de Roger Giroux, précisément empruntée au Journal d’un poème (se peut-il que des indices soient partout disséminés, et que la lecture relève du jeu de piste ? Mais pourquoi ? Pour penser quoi ?)). Par ailleurs, le premier vers des vingt variations, quant à lui, faisait état d’un refus pur et simple de la syntaxe courante : « Ancienneté Bœuf danse droit. » Il existe sans doute bien d’autres opérations caractéristiques de la poétique de Philippe Beck (comme l’antonomase, qui transforme un substantif en nom propre), mais elles sont sans doute moins radicales : la référence et la syntaxe sont les deux jambes d’une langue.

De là, deux possibilités s’offrent à nous : ou bien considérer qu’il s’agit là d’une poésie tout simplement incompréhensible, faute d’utiliser les codes (sémiotiques – le dictionnaire ; syntaxique – le Bescherelle) communs, ou bien considérer qu’il s’agit là de quelque chose comme une autre langue (on ne rappellera pas ici la fameuse phrase de Proust que cite Deleuze pour en faire une définition du style). C’est cette deuxième voie qui nous demande une lecture de type structurale, à l’échelle des vingt variations sinon des Opéradiques toutes entières, pour en comprendre, s’il est possible, le fonctionnement systématique.

Les « vingt variations » sont introduites par cinq citations en exergue, qui concernent l’agriculture, le labourage ou le rapport des hommes au bœuf – à l’exception de celle de Philippe K. Dick : « Mais l’expérience de la semi-vie était une réalité et les avait tous transformés en théologiens. » Que faut-il en conclure ? Que fait la boustrophe du bœuf à la semi-vie ? Y a-t-il analogie, ou opposition entre le travail du poète et l’agriculture (comme le suggère la citation d’Yves Vadé : « La notion de travail est aussi inconnue à Orphée que celle de besoin […] L’interprétation selon laquelle Orphée aurait donné aux hommes l’agriculture diverge donc par rapport à l’axe central du mythe. ») ? Sans doute la relation entre l’un et l’autre est-elle comme dialectique. En avant, donc.

Chacune des vingt variations a pour « personnage » Bœuf, qu’il nomme directement ou indirectement (la XIVe variation parle de « l’effet B. », la XIXe parle du « Labourant »). Chaque poème, au présent de l’indicatif, fait se succéder des phrases courtes. Si chacune de ces phrases est en soi assez mystérieuse, chaque poème semble malgré tout s’attacher à enfoncer quelque clou, et c’est cet effort qui passe, au milieu de ce qui reste une longue énigme, d’une phrase à l’autre. Ce clou, c’est quelque chose qui arrive à Bœuf, ou plutôt quelque chose qu’il accomplit, et qui concerne l’écriture – d’abord dans son rapport dialectique à la tradition :

Bœuf ancienne le vers (II)

Donc, Ancienneté regarde,
Comme le traceur complet et tournant.
Bœuf améliore le fonds
Au milieu d’été aussi. (III)

Il continue l’idée avant (IV)

C’est cette relation dialectique avec l’ancien qui s’ouvre sur l’idée du virage en boustrophe, changement de trajectoire qui est en même temps un retour en arrière, retour sur le passé qui produit en même temps une brisure dans la tradition :

C’est le Passé Non Traditif
qui tourne avec lui (VII)

La rupture avec le passé, le virage, concernant peut-être l’entrée dans un type de poésie du rude / dur :

Promesse de virage est ennuierie ?
Terrain vague ?
Annonce Ferme de tourne
dans le Rude. (V)

Phrase travaille
l’effet papillon de Dureté.
Avec sonorités abstraites,
interjections approchantes,
poésie non télépathique
du muscle re-mimeur. (VI)

Mais avant d’aller plus loin, il me faut bien remarquer que je ne suis pas en train de répondre à la question que j’ai posée, celle, structurale, de l’idiomatique, ici – je reste : enfermé dans le thème, à paraphraser les quelques propositions que je finis par mieux comprendre. Paraphraser : je redonne l’idée, en mettant de côté la forme et le reste qui continue de m’échapper. Je transforme les vers en prose (je les reprose ?) au lieu de prendre à bras le corps ce qui m’intéresse (la poésie, la poéticité). Qui plus est, cette paraphrase ne m’amène qu’à une analogie, au mieux un symbolisme : le poète est une sorte de bœuf, comme il était une sorte de cygne. Deux fois je déchiffre, crois-je que la poésie de Beck ne relève que de l’analogie cryptée ?  Et ne suis-je capable de mieux que déchiffrer ?

Marquons une pause : car c’est là un premier résultat, pour moi dont la question n’est pas tant Qu’est-ce que ça veut dire ? que Que dois-je faire avec ça ? Voilà ce que j’ai fait : j’ai décrypté des analogues – et suis retombé sur les pattes du titre, la quatrième de couverture, une métaphore ancienne. Le texte s’y prêtait donc, m’y invitait. Ce faisant je ne dis rien du chiffre même, peut-être, je veux dire du chiffrage, mais je donne tout de même un premier aperçu de la pragmatique du poème. Car que fait-il, que me fait-il ? On peut être tenté de dire qu’il transmet un contenu chiffré, que dans ce f(x) c’est toujours x qui compte. Mais ne faut-il pas plutôt souligner f – chiffrage, qu’il chiffre, et même : m’oblige à déchiffrer. Se donne, d’abord, comme énigme. Pragmatiquement, ce n’est pas rien : c’est acter que le texte attend moins de moi, qu’il me demande moins, compréhension qu’enquête. C’est ce que je fais, j’essaie de faire.

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