Opéradiques, # 4. Fusible ?

Voir la présentation.

La dernière fois, j’en étais resté à l’idée que, d’un point de vue pragmatique, il faut bien avouer que, si le poème beckien ne se donne pas vraiment à comprendre (ou bien : ce n’est pas cette compréhension qui intéresse un tel point de vue), il n’est par contre pas dénué d’effets sur son lecteur, puisque cette incompréhension même est le prélude à une sorte d’enquête (sur le sens, et en-deçà sur le type, ou le mode du sens qui s’y donne, ne s’y donne pas ou s’y devine) que d’ailleurs j’essaie. Dans ce cadre, le livre de Philippe Beck devrait être considéré comme une sorte d’immense puzzle, qu’il reviendrait au lecteur patient (très patient, patient à la mesure de la patience de l’auteur qui a mis dix ans pour composer son livre) de reconstituer morceau par morceau.

Pourtant, cette perspective laisse – même d’un point de vue pragmatique – de côté une possibilité qui ne me semble pourtant pas la moins intéressante. C’est la suivante : qu’Opéradiques doive être lu pour ce qu’il fait (et non pour ce qu’il dit) n’implique pas automatiquement qu’il fasse (ou veuille, ou doive faire) quelque chose au lecteur (à un lecteur). Ne se peut-il en effet pas que l’opération d’un livre porte sur un autre type de substance ? Ne pourrait-on pas dire par exemple qu’il fait quelque chose à la culture, à l’histoire – ou plus modestement aux textes-sources qu’il mobilise et qu’il déplace, dans le grand jeu intertextuel qu’il ne manque pas de signaler dans ses titres et ses exergues ? Que font les « Poèmes-G. » au Journal du poème de Giroux ? Que font les poèmes de la section soc-Bashô à l’œuvre de Bashô, et que fait – par l’intermédiaire de Beck – Bashô à Hésiode ? (les vingt variations de « Soc-Bashô » sont en effet également intitulées « Hésiode-Reverse ») ?

Répondre à cette question, on le voit, n’implique pas du tout le même type de travail de la part du lecteur qui est alors moins un destinataire (du livre) qu’un témoin (de ce qu’une œuvre fait à une autre œuvre, un livre à la culture), ou (synthèse) un vecteur, par l’intermédiaire duquel le livre rentre en communication avec la culture. Il est une autre possibilité, qui n’est pas la moins engageante : que dans la poésie des Opéradiques, le rôle pragmatique du lecteur soit celui d’un fusible (on se rappelle, mais ça n’a peut-être rien à voir, que le deuxième livre de Beck s’intitule Chambre à roman fusible). Témoin, vecteur ou fusible, nous verrons ; mais le livre agit (veut, doit agir) sur la culture.

Avant de commencer, soyons un peu prudents : n’est-ce pas là qu’une métaphore ? N’est-ce pas absurde de penser qu’un livre de 2014 peut changer quelque chose à Bashô ou même simplement (mais est-ce plus simple ?) « dialoguer » avec lui ? À moins de penser que les vers de Bashô n’existent pas en soi, mais seulement incarnés dans la compréhension de ses lecteurs successifs, la culture n’existant au fond que comme signifié (même si c’est un signifié collectif) ? Mais dans ce cas, n’est-ce pas tout de même par l’intermédiaire de la compréhension du lecteur que le poème peut entrer en contact avec la culture ?

Qui sait ? (Variation XIII)

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