Opéradiques, # 7. Mouvements.

Voir la présentation.

La dernière fois, nous avons avancé que le sens de la poésie, selon ce que l’ « introduction à la Panthère » en dit, se situait dans quelque chose qui serait le déplacement d’une formation toujours différée. L’analyse en termes de codes – que Barthes a fait subir à la nouvelle de Balzac dans S/Z, et qui déplaçait déjà hors de toute conscience la conception classique des x (quatre, par exemple, chez le Dante du Convivio) niveaux de sens d’un texte (littéral, allégorique, moral, anagogique) – doit subir un nouvel amendement : le texte serait moins un phénomène (en lui-même parfaitement lisible, comme l’est la Sarrasine de Bakzac) résultant de la coopération de différentes opérations sémiotiques inconscientes, qu’un glissement des plans les uns dans les autres.  La difficulté de la lecture tiendrait moins alors ni à son ésotérisme (selon le schéma de Dante), ni à son ouverture herméneutique (hypothèse d’Umberto Eco), ni même à la superposition de logiques de codage hétérogènes (Barthes) : elle tiendrait au fait que le texte est lui-même un mouvement qui, faisant passer les logiques les unes dans les autres, opère une sorte de métalepse sémiotique par laquelle le littéral passe dans l’allégorique, la fable dans sa signification morale, la scène de cirque dans ce dont elle est le symbole. Soit le passage suivant (p. 14), qui mêle apparemment deux types de plans de sens : une scène narrative, chasse à la panthère, et sa signification allégorique, relative à la poésie. Mais ce ne sont pas des plans (nous suivons les vers un à un) :

Et maintenant, la Panthère Plusieurs :
son parfum lointain, pompable,
attrape et ne se laisse pas capter
dans le principe.

Les trois premiers vers présentent une scène de cirque (« Et maintenant, la Panthère… »), puis de chasse, d’abord marginalement entortillée par un prénom bizarrement abstrait « Plusieurs » (v. 1), puis par un adjectif incongru non seulement parce qu’il n’existe simplement pas (v, 2) mais aussi dans le rapport à ce qu’il qualifie (pompe-t-on un parfum ?). Jusque-là, pourtant, la scène narrative ne vacille qu’à la marge, dans ses accidents ; le parallélisme des plans de sens résiste globalement. Chaque vers semble évoluer sur un plan de sens à peu près homogène. C’est également le cas du troisième vers, qui apparaît comme (seulement) paradoxal : l’animal n’est pas attrapé, il attrape. Plus compliqué : quelque chose en lui attrape. Or, c’est son parfum : précisément le genre de chose qui ne s’attrape pas. Deux fois le retournement des connotations attendues : le passif est actif ; l’insaisissable est saisi ; l’insaisissable du passif saisit. Mais nous restons sur un plan homogène. Tout dégringole dans la queue de la phrase, le quatrième vers qui vient imposer un plan de sens clairement métaphysique. Or, ce qui est intéressant, c’est que cette présence de la queue ne suffit pas à surdéterminer le reste des aventures de la panthère, c’est-à-dire à « traduire » les vers précédents dans un langage philosophique sans reste : même si l’on a envie de paraphraser, c’est-à-dire de ramener un plan de sens à l’autre (imaginons quelque chose comme « le sens de l’art échappe aux tentations de fondations philosophiques »), il y a des restes : quel serait l’équivalent du parfum, dans ce déchiffrage ? Il reste là, une chose, au milieu du vers. Légère, à peine matérielle, mais tout de même. Décidemment le sens de l’art échappe aux tentations de fondations philosophiques, semble dire elle aussi l’existence de ce reste. Le performer. Si c’est le cas, on se retrouve face à une construction redoutable : le poème, par une sorte de fable, signifie et performe que la poésie est irréductible à sa signification. C’est là une sous-espèce du paradoxe du menteur : si c’est le cas, les vers qui le disent sont irréductibles – et échappent, par le fait – à cette signification que je leur prête, du fait même qu’ils l’exemplifient. Dans cette hypothèse, l’impossibilité de la paraphrase (dont on fera par défaut un critère de poésie) repose moins sur la coexistence de deux plans de sens que sur la performativité d’une phrase qui pointe en même temps vers l’allégorie et la matérialité brute.

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