Opéradiques, # 8. L’odeur de la langue

Voir la présentation.

La dernière fois, on en était restés à l’idée que la difficulté du texte de Beck (faut-il dire illisibilité ?) était liée d’une part au mouvement permanent par lequel des logiques hétérogènes (le sens littéral et les différents types de signifiés seconds dont il peut se faire le support) passaient les unes dans les autres au lieu de rester l’une signe de l’autre (comme dans la littérature allégorique) ; d’autre part à la tension performative suivante : en semblant dire que le sens du poème ne peut être paraphrasé sans reste (de matière), la phrase coupe de droit l’herbe sous le pied à l’interprétation (dont on postule qu’elle relève toujours de la paraphrase, via la possibilité de synthétiser le divers des mots en une idée). Il y aurait, dans le travail du texte, un perpétuel retour du reste, et ce travail (celui du sens) serait peut-être lui-même une sorte de production du reste inassimilable. Comme la lettre -a, dans la célèbre conférence de Derrida, est un signe muet qui ne passe pas à l’oral dans le mot « différance », le poème serait fait de (ou ferait) quelque chose qui n’a pas été synthétisé et doit rester à la traîne du sens (comme lorsque l’on dit, que l’on est obligé de dire, « différance avec un -a »). Non seulement résistance de la matière, mais même production du reste par l’acte locutoire, selon quelque chose qui pourrait être, dans l’approche pragmatique que j’essaie d’adopter bien maladroitement ici dans ma lecture de Beck, une première réponse. À la question : que fait le texte ? On répondrait ainsi : il produit du reste, de l’inassimilable. Réponse qui serait pure tautologie (puisqu’on part de l’idée d’une difficulté, voire d’une illisibilité, c’est-à-dire d’un reste) si elle n’était qu’une réponse de fait, et correspondrait à un simple « je ne comprends pas ». Mais il s’agit d’une réponse de droit, dès lors que l’on a ramené cette production à l’effort du texte même tel qu’il se dit dans la syntaxe compliquée d’une phrase dialectisée par ses rejets, et à travers le caméléon rhétorique (sens propre à sens figuré et retour, infiniment) de la panthère odorante (on va voir pourquoi odorante, sinon lisible).

Ce reste, si c’est un reste, nous aurons bien du mal à en parler – puisqu’il est le dehors ou l’inassimilable du sens, ou, si l’on préfère, ce devenir signifiant qui ne s’arrête pas dans la forme d’une signification. Il « ressemble » (mais il n’a pas de forme, il ne ressemble donc à rien) d’autant plus à une sorte de khôra linguistique. Dans le Timée, Platon distingue en effet d’une part les formes pures, intelligibles, d’autre part les choses sensibles faites sur le modèle des premières, et enfin la khôra, un « matériau » (52a), « qui n’admet pas la destruction, qui fournit un emplacement à tout ce qui naît, une réalité qu’on ne peut saisir qu’au terme d’un raisonnement bâtard qui ne s’appuie pas sur la sensation ; c’est à peine si on peut y croire » (52b). De même aurons-nous du mal à parler de (à produire un raisonnement sur) ce reste qui sans doute n’existe qu’en se montrant dans le refus de toute assimilation et paraphrase. Or, de ce « milieu spatial » (52d), où les formes s’incarnent en choses sensibles, voilà ce que dit Platon :

Alors, la nourrice du devenir, qui était mouillée, qui était embrasée et qui recevait les formes aussi bien celle de la terre que celle de l’air, qui était soumise à toutes les affections que ces éléments amènent avec eux, la nourrice du devenir, qui offrait à la vue une apparence indéfiniment diversifiée, ne se trouvait en équilibre sous aucun rapport étant donné qu’elle était remplie de propriétés qui n’étaient ni semblables ni équilibrées, et que, soumise de partout à un balancement irrégulier, elle se trouvait elle-même secouée par les éléments, que secouait à son tour la nourrice du devenir, en leur transmettant le mouvement qui l’animait.  (52d-e)

 Si l’on suit cette analogie, le poème aurait pour tâche de donner à voir le reste, la khôra, la nourrice du devenir (linguistique) où passent sans cesse les unes dans les autres les formes (les significations) : les deux champs problématiques que nous avons distingués (celui de la pluralité des plans logiques non parallèles, et celui du reste inassimilable) se rejoignent ici. Car la khôra est précisément ce dans quoi (mais qui ne se présente « normalement » pas tel quel) les significations passent, lorsqu’elles passent les unes dans les autres. Or, cet état intermédiaire, le devenir ou le passage, c’est celui dans lesquelles les choses dégagent une odeur, nous dit Platon: « toute odeur  est quelque chose d’à demi formé seulement  […]. Les odeurs naissent lorsque les corps sont en train de se liquéfier, de se décomposer, de se dissoudre, ou de s’évaporer. » (66e). Autrement dit : l’odeur est ce que dégagent les corps en état infra-signifiant, lorsque passant d’une forme à l’autre ils résistent à l’assimilation dans la forme. Ce détour par Platon une fois opéré (mais il faudra se demander, aussi, le type de légitimité d’un tel détour : renvoie-t-on à une sorte d’hypogramme, expliquant sans reste le texte de Beck, mais alors au prix d’une contradiction performative ? Ou quoi d’autre ? Quelle peut être la valeur d’une telle atelle – qui nous permet d’avancer – parce qu’il faut bien avancer), peut-on avancer ? Oui : si l’on ne peut pas lire une telle poésie, ne peut-on au moins la sentir (et si les choses, disait Héraclite, devenaient fumée – voulait-il nommer leur passage dans le grand bain de la khôra, entre deux formes – on connaîtrait par les narines) ?

Et maintenant, la Panthère Plusieurs :
son parfum lointain, pompable,
attrape et ne se laisse pas capter
dans le principe.
Sa queue est parfumée ?
Les pâturages d’Italie ou d’ailleurs,
marais, forêts, constatent l’absence de la P.
Elle est traquée pourtant,
Étoile goulue,
encore et encore, branchée et débusquable ;
des filets se figurent pour saisir
la Parfumeuse-aux-branches.
Elle est partout et n’apparaît pas,
comme parfum de Citron Animal.
Nez est spirituel ? Il veut du profus ?
De la circonférence ? (p. 14)

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