Dans le plein jour

Death on a Pale Horse, William BlakeÀ l’aube de 2015, je partage ici une page sur le lever du jour. Elle est tirée de James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots, le formidable « essai hilare » de Victor-Lévy Beaulieu. Bon réveil à tous !

Ai laissé là sur la grande table de pommier les feuilles de notaire et suis sorti du côté du soleil en train de se lever. Toujours vivant. C’est ainsi que Tolstoï saluait toute nouvelle journée, en inscrivant ces deux mots dans son journal, tout de suite après la date. Toujours vivant. S’il y a un exploit dont on peut se vanter, c’est bien de celui-là. […] Ne pas être là quand tremble la terre, quand crache sa lave le volcan, quand passe la tornade, quand brûle la forêt, quand éclate la bombe dans le gratte-ciel, quand le gaz sarin envahit la bouche de métro, quand la grippe aviaire, la tremblante du mouton et le syndrome de la vache folle se constituent épidémies, multipliant les bactéries mangeuses de chair, de nerf et de sang. L’histoire de l’homme ne sera bientôt plus que l’histoire de ses maladies. Étonnant que personne n’ait encore étudié la vie et l’oeuvre de Joyce du point de vue de la médecine. De l’évolution des gènes familiaux. De l’alcoolisme héréditaire ou pas. Des glaucomes qui rendent aveugles. De la sexualité parfois si contrenature. De la folie comme celle qui détruisit Lucia, la seule fille de James Joyce. De la mort dans la fleur de l’âge, par péritonite de préférence. Quelle importance et quelle place tout cela a-t-il pris dans la rédaction d’Ulysse et de Finnegans Wake ? Au moins autant que l’habitation du banal quotidien.

Rayonnement du soleil entre les épinettes noires. Beauté des toiles tissées durant la nuit par les araignées. Bien à l’abri sous les branches du viorne, gazouillent les hirondelles bicolores. Les lys blancs, jaunes, oranges et pourprés comme emperlés par la rosée. Sur le jouquoir, le coq s’égosille. Au loin, un chien aboie, une vache meugle, un train siffle. Simples sont toutes les beautés du matin. On devrait pouvoir en rester là éternellement. L’ombre des forêts flottait dans la paix du matin entre la tour et la mer que regardait Stephen. Au creux de la baie et au large blanchissait la mer miroitante, éperonnée par des pieds fugaces et légers. Sein blanc de la mer nébuleuse. Les accents enlacés deux à deux. Une main ceuillant les cordes de la harpe et mêlant leurs accords jumeaux. Vagues couplées du verbe, vif-argent qui vacille sur la sombre marée.

Une épiphanie en hommage au jour qui se lève. L’oeuvre de Joyce est pleine de ces fabuleuses descriptions-là. En ai appris beaucoup par coeur pour le plaisir de les dire quand le moment se montre opportun. Après une nuit de travail, le dos scié par les barreaux de chaise, la chair des fesses en carreaux à cause des lanières de babiche, l’oeil irrité et la bouche sèche. Les cuisses qui font mal, le cou raide, le cerveau comme un aspic aux pois. Fatigue de l’athlète, épuisement du coureur de fond. Chercher à comprendre n’est pas simple. Les mots ne disent pas tout, même entre les lignes. Comment rester dans le vrai, en-deçà ou au-delà de toute théorie, dans la profondeur de l’en-soi, là où prend forme l’émotion en sa pureté originelle ? Quand s’ébranle le matin, cette impression de tout comprendre, mais si fugace c’est. Le temps que met le soleil à émerger des épinettes noires, chassant ce qui restait encore de frais dans la nuit, de flottant et d’amical. Les bruits de la route, les bruits de tracteurs, les bruits du monde perdant sa vie à la gagner. Quelque chose de désespérément hostile là-dedans, qui se manifeste par coups de klaxon, par freinements brusques sur l’asphalte, par tapage de marteau sur un pan de mur en construction. Chante le coq sur la pagée de clôture, siffle la marmotte hors de son trou, criaillent les cormorans au-dessus du fleuve, jappent mes chiens parce que je ne leur ai pas encore donné d’os à ronger. Je vais en sortir un du réfrigérateur qu’il y a au bout de la galerie, puis les lancer aux chiens. Les prennent dans leur gueule et détalent vers l’arrière de la maison. Ne les reverrai pas de l’avant-midi. Si je pouvais faire la même chose avec le petit mouton noir. Flaire l’os, puis me regarde, l’air de me demander si je le prends pour un autre. Lui caresse la tête et rentre avec lui. Remplis le biberon de lait et le lui donne à téter. Ne restera bientôt plus rien de la suce tellement il mord avec force dedans. L’écume du lait qui lui fait comme un pompon sur le museau. Se déliche et rote de satisfaction. Va ensuite vers les botte de foin, en tire les brindilles. Comme s’il voulait jouer à la courte paille avec moi. Lui tapote le derrière, puis le laisse grignoter. J’ai hâte de m’allonger, de fermer les yeux, de m’enfoncer dans un sommeil sans rêves. Oublier que James Joyce est arrivé à Paris, qu’il marche le long de la Seine vers l’église Notre-Dame.

[…] Dormir. Dans ce lit où mon père est mort il y a trois jours. Ma mère arrivée trop tard pour lui fermer les yeux. Dormir, mais ne pas rêver. Dans les rêves grouille la vie reptilienne. Suis trop fatigué pour lui faire face. Juste dormir dans les odeurs de la mort. Comme dans un cercueil de chêne, sous deux grands érables à Giguère. Au commencement était le Verbe, à la fin le monde sans fin. Bénies soient les huit béatitudes. Aum ! Baum ! Pyjamm ! Je suis le beurre de crème de rêve. Lua ! Ak ! Lub ! Mor ! Voilà l’ainsi. Et le peut-être. Cette nuit qui commence dans le plein jour.

Victor-Lévy Beaulieu, James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots, Boréal compact, Montréal, 2010, pp. 305-309. L’illustration, intitulée « Death on a pale horse », est de William Blake. Elle est placée p. 307 du texte de V.-L. Beaulieu. 

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