# 3. Germination

3. April is the cruellest month, breeding

3. 1. Le commencement a-t-il une origine ? Si oui, ce n’est pas un commencement véritable (il poursuit plus qu’il ne commence) ; si non, on ne comprend pas comment il peut advenir. Le commencement ne peut naître, comme commencement, que de la dissimulation de ses origines. L’élucidation (voir 0. 3) ne porte sur le sens du texte que dans la mesure où les opérations par lesquelles l’auteur cache ses sources relèvent de la rhétorique. Le texte est alors la cachette de ses sources.

3. 1. 1. On apprend, ici, à la fois que cet incipit contient une allusion aux Canterbury Tales de Chaucer, dont le prologue commence également par une évocation du mois d’avril, et que ce passage n’était pas originellement placé au début de The Waste Land : Pound aurait convaincu Eliot de supprimer les 54 premières lignes. Initialement, le poème aurait commencé par le vers suivant : « First we had a couple of feelers down at Tom’s place ».

3. 1. 2. L’évocation du mois d’avril est considérée comme une allusion à Chaucer parce qu’elle débute le poème : outre cette propriété qui, indépendante de l’intention de l’auteur au moment où il écrit le vers (puisqu’il n’était pas destiné à ouvrir le poème), relève d’une sorte d’effet de structure, les vers de Chaucer ont également un lien thématique avec le texte d’Eliot :

Quand Avril de ses averses douces 
a percé la sécheresse de Mars jusqu’à la racine, 
et baigné chaque veine de cette liqueur 
par la vertu de qui est engendrée la fleur […] 
alors ont les gens désir d’aller en pèlerinage […]. 

La pluie de printemps, la sécheresse de l’hiver, les racines, présentes dans le poème de Chaucer, reviendront dans les premiers vers de The Waste Land. Mais dans le cadre de la lecture du seul premier vers, il nous suffit de noter que l’Avril de Chaucer est loin d’être « le mois le plus cruel » : ses averses sont douces, il perce la sécheresse, il réveille le désir et meut les gens.

3. 1. 2. 1. Quel gain cognitif à cette élucidation ? Connaître Chaucer ne nous fait pas mieux comprendre Eliot, puisque leur vision des choses est opposée. L’information chaucerienne selon laquelle Avril est doux vient au contraire brouiller la signification du fragment eliotien, selon lequel Avril est cruel. Élucider la référence complique la compréhension du message, plus qu’elle ne la simplifie.

3. 1. 2. 2. Mais il y a autre chose à faire avec un texte que le comprendre : on peut se demander non seulement ce qu’il dit (d’avril) mais ce qu’il fait (du texte de Chaucer). En l’occurrence, il le retourne. La question est : y a-t-il un gain significatif à repérer qu’Eliot retourne Chaucer ? Si oui, de quelle nature est-il ?

3. 1. 3. Dans ses notes pour l’édition française, John Hayward renvoie quant à lui au Voyage des mages : « Cette Naissance-là / Fut pour nous agonie amère et douloureuse / Fut comme la Mort, fut notre mort. » et ajoute « (Cf. ἀποθανεῖν – le souhait de la Sybille.) » (voir 1. 2.) Si Le Voyage des mages est un poème de T. S. Eliot, il date de 1927 – soit de cinq ans postérieur à The Waste land. On a du mal, du coup, à saisir le sens d’un tel renvoi, de la part de John Hayward ; à moins, simplement, de suggérer un tropisme de T. S. Eliot pour la mort.

3. 2. Avril est le premier mois de l’alphabet.

3. 2. 1. Il y a une brutalité dans ce commencement, et pas seulement parce qu’avril est dit « the cruellest month ». La brutalité vient avant le sens : elle est phonique et syntaxique, ne passe pas dans la traduction française. April is the cruellest. On sent que quelque chose appuie sur la langue, qui s’enfonce là où ça fait mal – dans ces longues labiales cruelles.

3. 2. 2. Le rythme : April is / the cruellest month, // breeding.
Comment le redonner ?
Avril le mois plus cruel engendre
ou encore 
Avril étant plus cruel, génère
cette dernière structure mettant un peu de côté l’importance de la rupture syntaxique qui sépare breeding du reste.
Avril est le plus cruel des mois, il engendre
D’un point de vue rythmique, c’est loin d’être la plus mauvaise.

3. 2. 2. 1. On s’enfonce dans le zézaiement du « is », et l’on décolle dans la légèreté nuageuse du « month ». En anglais, April rime avec cruel-.

3. 2. 2. 2. Toute la beauté du vers est dans le mot cruellest, dont la structure grammaticale n’existe bien sûr pas en français. On aurait presque envie de traduire :
Avril est le cruellest mois.
Puis, on remarque que « est » est trop plat, et l’on se met à préférer :
Avril is le cruellest mois.
Mais comme « Avril » est bien sûr inférieur à April, etc. Autant inventer des mots :
Avril est le mois cruellet.
Ou faire ressortir la cruauté vaguement baudelairienne :
Avril, ô mois le plus cruel, car tu engendres 
dans un alexandrin vaguement romantique :
Avril, étant le mois le plus cruel, engendre … et nous voilà revenus en 1850 !

3. 2. 2. 3. D’ailleurs pourquoi traduire ? Tout lecteur français passé par le collège comprend ces quelques mots, sauf peut-être breeding. Ne ferait-on pas mieux de ne traduire que l’incompréhensible, et pour le reste garder l’original ? On aurait :
April is the cruellest month, engendrant

3. 3. Avril est-il vraiment « le mois le plus cruel » ? On est d’autant plus en droit de trouver l’assertion étrange que l’on vient de lire les premiers vers de Chaucer auxquels ceux d’Eliot sont censés renvoyer. Mais il ne suffit pas de remarquer le paradoxe, il faut essayer de comprendre ce qu’il nous dit – et sa nécessité.

3. 3. 1. Avril est le premier mois de l’alphabet ; c’est aussi, bien sûr, le mois de la vie qui germe : et germinal, dans le calendrier républicain. April breeds.

3. 3. 2. Avril n’est pas le plus cruel, et, par ailleurs, engendrant (des lilas) : c’est parce qu’il est breeding(engendrant) qu’avril est si cruel. Nous sommes au cœur du paradoxe : breeding est lié à la procréation, à un flux vital (le dictionnaire anglais dit fort joliment « produce offspring sexually »). Si le mois d’avril n’est pas cruel malgré le fait qu’il donne la vie, mais bien du fait de donner la vie, il ne s’agit pas d’un paradoxe, mais d’une explication. Cela n’est audible, bien sûr, que du point de vue de la mort : c’est la terre morte (dead land, vers 2) remuée qui souffre des lilas qui s’élancent.

3. 3. 3. Le poète est du côté de la mort. C’est la mort qui parle par sa voix ; la cruauté d’avril est la souffrance liée à la vie comme jaillissement. (On peut se rappeler maintenant de la Sibylle (voir 1. 2) de l’exergue, et du Voyage des mages (3. 1. 2)). Le chant est désir, appel de la mort.

3. 4. Retournons-nous. Qu’est-ce que l’on a fait ici ? Élucider (ramener un élément à son origine intertextuelle), mais aussi comprendre (synthétiser le divers de la phrase en une idée), traduire (trouver l’équivalent dans notre langue), méditer (faire de chaque élément l’origine d’une ligne de réflexion propre) sont autant de pratiques qu’il faut bien distinguer les unes des autres. Elles apparaissent, surtout, comme des détours : des routes qui s’échappent hors du texte – et y reviennent – et permettent peut-être de le lire – c’est-à-dire : aller à la ligne.

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