Terre inculte, # 4. Rumination

Lilacs out of the dead land, mixing
Memory and desire, stirring
Dull roots with spring rain.

4. 1. On apprend ici que le thème du lilas provient du poème de Walt Whitman, intitulé « When Lilacs Last in the Dooryard Bloom’d », écrit en l’honneur d’Abraham Lincoln, assassiné en avril (au moment de leur floraison) 1865.

4. 1. 1. Comme Whitman, Eliot associe la floraison du lilas à la mort. Mais si la relation intertextuelle peut expliquer les sources du poème, elle ne dit pas grand-chose de sa signification. Car du point de vue de la signification, quelle différence y a-t-il entre la relation d’un texte A à un texte B auquel il pique une image C, et la relation du texte A avec tout autre texte (même inconnu de son auteur) présentant la même image C ? D’un point de vue sémiotique, le texte d’Eliot partage la propriété d’associer le lilas et la mort avec tous les textes associant le lilas et la mort – et pas seulement avec celui de Whitman. Qu’ajoute à cette propriété le fait de la partager ? Et qu’ajoute à ce partage le fait d’être délibéré ?

4. 1. 2. Certains critiques, comme Harold Bloom ici, considèrent que le texte d’Eliot est whitmanien. Whitman serait, dit-il, « l’authentique précurseur » de The Waste Land. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’on ne peut comprendre l’un sans avoir lu l’autre ? Que le texte d’Eliot n’a de sens que comme écart à celui de Whitman ? Que ce que fait The Waste Land, c’est d’abord à Leaves of Grass qu’il le fait ? Que lire Eliot sans avoir Whitman en tête, c’est comme lire du chinois en croyant que c’est de l’anglais ?

4. 1. 3. Faut-il par suite s’intéresser aux rapports entre Whitman et Chaucer, auquel on a vu la dernière fois que les premiers vers d’Eliot renvoyaient (voir 3. 1. 1.) ? Et du rapport de Whitman et d’Eliot au Satyricon, et à Dante (voir 1. 2 et 1. 3. 2.), et de proche en proche, à toute la culture occidentale ? Cela signifie-t-il qu’il fauttout connaître pour comprendre un seul vers de The Waste Land ?

4. 1. 4. Dieu seul comprendrait-il The Waste Land ?

4. 2. Dieu même pourrait-il ne pas le comprendre ?

4. 2. 1. Les contre-rejets, qui séparent les verbes de leurs compléments créent un effet de polyphonie, puisqu’ils les font apparaître d’abord (dans la logique du vers) comme intransitifs, puis (dans la logique de la phrase, qui court sur plusieurs vers) comme transitifs. Pris intransitivement, comme l’inciterait à le faire leur place en fin de vers, ces verbes affirment qu’avril se reproduit, et qu’avril remue. Mais la lecture du vers suivant obligé à rectifier : il donne naissance, fait bouger.

4. 2. 2. Comment traduire « stir… with » : remuer les racines avec de la pluie ? Et si l’on disait : remuant les racines de la pluie ? On aurait l’impression alors qu’il s’agit des racines de la pluie (« de » traduirait un of, et non un with). C’est peut-être pour répondre à ce problème que Pierre Leyris propose :
il réveille,
Par ses pluies de printemps, les racines inertes.
Mais à quel prix ? Il ajoute un pronom (« il »), change de verbe (« réveiller » à la place de « remuer »), ne rend pas l’intransitivité de stir, et renverse l’ordre des groupes de mots (plaçant la pluie de printemps en incise). Pourquoi ne pas choisir une solution toute littérale ?
remuant
Les racines inertes avec la pluie de printemps

4. 2. 3. L’ajout, grammaticalement nécessaire, des articles, est fâcheux : ils font perdre au texte français toute la concision, l’économie brutale du texte anglais. Comparer
Dull roots with spring rain – et
Par ses pluies de printemps, les racines inertes.
N’est-ce pas un peu mou, comparé à l’énergique original ? Quitte à risquer l’incorrection, ne faut-il pas préférer :
Racines inertes avec pluie de printemps ?

4. 2. 4. Dieu, s’il existe, parle sans doute parfaitement anglais. Parfaitement français aussi. Mais traduirait-il pour autant sans peine d’une langue à l’autre ? Il s’arracherait bien sûr les longs cheveux. Et plus que moi : car ignorer, c’est déjà choisir. Celui qui au contraire sait tout est l’âne de Buridan d’une terre inculte.

4. 3. Avril […], mêlant / souvenir et désir

4. 3. 1. Dans le poème de Whitman, le thème du souvenir était l’objet même du chant, puisqu’il s’agissait de souligner que chaque retour des lilas lui faisait penser à la saison de la mort de Lincoln. Mais dans The Waste Land, comment le comprendre ? Souvenir et désir apparaissent comme deux forces opposées et complémentaires : la première ramène le passé, la seconde produit l’avenir. Mais en quoi le mélange de ces deux forces (et d’ailleurs, ce mélange ne doit-il pas être mal vu, comme celui du bon grain et de l’ivraie ?) peut-il être considéré comme l’acte d’avril ? Je ne veux pas simplement demander ici : « que signifie qu’avril fasse cela ? », mais plutôt : « avril fait-il vraiment cela ? ».

4. 3. 2. Quand on lit un poème, doit-on se demander si les phrases qui le composent – sont vraies ?

4. 3. 2. 1. La philosophie essaie de comprendre ce qui est, en le rapportant au ce-qui-doit-être du concept. Et la poésie, que fait-elle ?

4. 3. 2. 2. Pas du transfert métaphorique : dire qu’avril mêle le souvenir et le désir, cela n’est pas rapporter avril àautre chose. À moins de considérer dans son entier la phrase, qui passe du lilas au souvenir et au désir, et de là aux racines ; mais qui jouerait ici au propre, et qui au figuré ? Qui métaphorise qui ? Et comment savoir s’il y a métaphore ? Manque l’étiquette (Baudelaire écrivait « tout pour moi devient allégorie », donnant au sein du poème son mode d’emploi ; mais Eliot n’en fait rien – faut-il considérer, au risque d’éclater la clôture de l’œuvre, que ses textes critiques, ses cours, sa correspondance jouent ce rôle ?)

4. 3. 2. 3. Avril mêle – les niveaux de sens.

4. 3. 2. 4. Pourquoi faudrait-il entendre autre chose qu’avril […], mêlant / souvenir et désir ? Pourquoi faire proliférer du discours ? N’y a-t-il pas simplement quelque chose à entendre, à contempler ici, dit comme cela ? Corde tendue du dire, chemin le plus court – le plus beau. Essaie de traduire, maintenant !

Avril le mois le plus cruel, engendrant
Lilas hors de la terre morte, mêlant
Souvenir et désir, remuant
Ternes racines avec pluie de printemps
.

4. 3. 3. Mieux que la traduction et que le commentaire : la rumination.

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