Terre inculte, # 9. Plans. De la ville

60     Unreal City,
Under the brown fog of a winter dawn,
A crowd flowed over London Bridge, so many,
I had not thought death had undone so many.
Sighs, short and infrequent, were exhaled,
65     And each man fixed his eyes before his feet.
Flowed up the hill and down King William Street,
To where Saint Mary Woolnoth kept the hours
With a dead sound on the final stroke of nine.
There I saw one I knew, and stopped him, crying: « Stetson!
70     ‘You who were with me in the ships at Mylæ!
‘That corpse you planted last year in your garden,
‘Has it begun to sprout? Will it bloom this year?
‘Or has the sudden frost disturbed its bed?
‘O keep the Dog far hence, that’s friend to men,
75     ‘Or with his nails he’ll dig it up again!
‘You ! hypocrite lecteur! — mon semblable,— mon frère!’

9. 1. Avançons dans la noèse d’élucidation.

9. 1. 1. Comme souvent, ce passage est grevé de liens intertextuels : la note (par Eliot) du vers 60 renvoie, comme le vers 76 qui le cite, à Baudelaire (la première fois aux « Sept vieillards », la seconde à la préface « Au lecteur »), les vers 63 et 64 renvoient respectivement aux chants III et IV de l’Enfer de Dante, et les vers 74 et 75 proviennent quant à eux de deux passages de The White Devil, de Webster (1612).

9. 1. 2. On trouve aussi du lien intratextuel : les vers 60 et 61 peuvent être lus en écho avec les vers 207-208, où l’aurore fait place à l’après-midi : Unreal City / Under the brown fog of a winter noon

9. 1. 3. Enfin, on trouve dans ce passage des noms propres, dont on peut considérer qu’ils sont des références (éventuellement médiatisées par d’autres textes) extratextuelles : Mylæ (vers 70) est un port sicilien où, en 260 avant JC, Rome gagne une bataille importante contre Carthage (on trouve ça, apparemment, chez Polybe). Stetson (v. 69) est un nom à propos de la signification duquel les lecteurs d’Eliot se sont beaucoup interrogés. Qu’il s’agisse d’une allusion à un collègue, à l’ami Pound ou à la guerre, via la marque de chapeau, on peut consulter les termes de ce débat qui ne m’intéresse pas trop ici. Ne m’intéresse pas trop : non seulement ces hypothèses ne sont pas fécondes (ou alors à un prix supérieur au gain herméneutique qu’elles permettent : elles sont « tirées par les cheveux »), mais l’indétermination du nom me semble ici faire davantage partie du travail du texte que la référence éventuelle. La référence n’est pas obscurément donnée : elle est clairement dérobée.

9. 2. Un risque de la traduction : donner plus de sens et de cohérence que le texte n’en a dans l’original, c’est-à-dire comprendre assez l’anglais pour fabriquer une traduction compréhensible, mais pas assez pour produire le sentiment d’incompréhension dont peuvent faire état les lecteurs anglophones (par exemple ici) en lisant tel ou tel passage. Et même : d’incompréhensibilité.

9. 2. 1. J’ai dit : « que le texte n’en a dans l’original ». Mais n’en a dans l’original pour quel lecteur, dépositaire de quelle culture ? De toute évidence, un lecteur anglais n’a en moyenne pas la même connaissance de Baudelaire qu’un français. La double référence (vers 60 et vers 76) ne produit dès lors pas le même effet sur l’un et sur l’autre – d’autant que la citation du vers 76 renvoie, pour le lecteur ayant fait ses classes dans les collèges français des années 90, à l’un des vers les plus célèbres du répertoire.

9. 2. 2. Si un texte réside avant tout dans l’effet qu’il cherche à produire (et a fortiori quand la composition des mots déjoue comme ici, à ce point, la synthèse du sens), il faut essayer, plus que traduire, de mettre le lecteur face à un vers 1. écrit en langue étrangère, 2. par un poète du XIXe siècle et 3. s’adressant au lecteur 4. pour lui dire qu’il est son double. Genre : “Be that word our sign of parting, bird or fiend!” (Poe, traduit ainsi : « Que cette parole soit le signal de notre séparation, oiseau ou démon ! »… par Baudelaire !).

9. 3. Enjeu : trouver un plan de sens (ou : plan de vision – en l’occurrence ici : plan de narration). Ou plutôt : le plus petit nombre de plans de sens possible.

9. 3. 1. Exemple : le dégoût d’une foule de cadavres dans Londres vue de loin pousse un narrateur à demander à un camarade si le cadavre qu’il a planté l’an dernier (voir les hyacinthes en 7. 3. 3.) a poussé. On est dans le gothique absurde : un plan de sens.

9. 3. 2. Mais ça laisse de côté d’autres éléments : la guerre, Mylae, Stetson, les coups de carillon. Croisons deux plans : la {foule des cadavres} et la {camaraderie de la guerre}. Le texte pense entrechoquant les deux, dans le jeu qui naît de leur articulation. Mais il y a un quatrième plan : le fait que le poème est encastré dans Baudelaire, donc un plan méta-poétique, un plan qui signifie : {poétique de la ville}.

9. 3. 3. Et encore un cinquième plan, celui qui expliquerait cette curieuse notation à propos du neuvième carillon de l’église. Car en l’absence de meilleure hypothèse (cabalistique, biographique, etc.), on pourrait envisager l’existence d’un {plan des signifiants}, pour rendre notamment compte des sonorités, qui marchent par paire : Unreal / Under ; Brown / dawn ; crowd / flowed ; thought / death ; so many / so many ; Sighs / short ;Exhaled / his eyes ; Flowed up / down ; King William / Saint Mary Woolnoth. Cela ne nous dit rien du sens, mais justifie, d’une manière ou d’une autre, l’existence de ces mots.

9. 3. 3. 1. Comprendre, est-ce seulement pouvoir dire que tout, dans un texte, n’est pas le fruit du hasard ?

9. 3. 3. 2. L’hypothèse d’un {plan des signifiants}, fragile (on n’est pas sûr que le sens soit ici en jeu), et qui vient bouleverser l’articulation (déjà brinquebalante) des quatre plans précédents, ne peut-elle rendre compte du vers 68 (quelque chose comme « Avec un son mort sur le dernier coup de la neuvième ») ?

9. 3. 3. 2. 1. Final stroke of nine : avec les accents toniques, c’est le « i » (phonétique : /aɪ /) qui est mis en valeur dans cette rime interne. Et si on le piste dans les vers précédents on le trouve : « I had » / « Sigh” / « his eyes »  / « William »  / « final » / « nine ». Et qu’est-ce que ça nous dit ? On ne sait pas.

9. 3. 3. 2. 2. « Sur le dernier coup de neuf » – de neuf quoi ? Neuf « heures », bien sûr (vers 67). Mais « stroke », cela veut dire « coup », mais aussi bien « trait, ligne ». Neuf, ce pourrait être : neuf lignes. Or, ce vers est le neuvième du mouvement, la ligne 9 si l’on commence à « Unreal city ». Le son mort au dernier coup du neuf, c’est donc celui que vient taper le neuvième vers. « Nine » est le dernier son du vers, et comme l’accent est sur le « i », « i » est le dernier son, celui qui fait rime interne avec « final ». Celui qui en anglais, veut dire « Je ». Ah ah, interprétation, je te tiens – et avec toi mon cinquième plan de sens !

9. 3. 3. 2. 3. Mais la note d’Eliot, pour justifier la notation du neuvième coup de carillon : « Un phénomène que j’ai souvent remarqué ». Vanitas vanitatum omnia vanitas.

Ville irréelle,
Sous l’ocre brouillard d’une aurore d’hiver,
Une foule coulait sur London Bridge, un si grand nombre,
Je n’aurais pas cru que la mort en eût défait un si grand nombre.
Des soupirs, courts et irréguliers, étaient exhalés
Et chaque homme regardait ses pieds.
Coulait vers le haut de la butte, puis en bas le long de King William Street,
Vers où Sainte-Marie Woolnoth garde les heures,
Avec un son mort sur le dernier coup de la neuvième.
Là, je vis un type que je connaissais, je l’arrêtai, criant : « Stetson !
« Toi qui fus avec moi dans les bateaux à Mylæ !
« Ce cadavre que tu as planté l’an dernier dans ton jardin,
« A-t-il commencé à germer ? Fleurira-t-il cette année ?
« Ou le givre soudain a-t-il dérangé son lit ?
« O retiens loin d’ici le Chien, c’est l’ami des hommes,
« Ou avec ses griffes il le déterrera encore !
« Be that word our sign of parting, bird or fiend! »

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