Terre inculte, # 11. Dames

The Chair she sat in, like a burnished throne,
Glowed on the marble, where the glass
Held up by standards wrought with fruited vines
80     From which a golden Cupidon peeped out
(Another hid his eyes behind his wing,)
Doubled the flames of sevenbranched candelabra
Reflecting light upon the table as
The glitter of her jewels rose to meet it
85     From satin cases poured in rich profusion;
In vials of ivory and coloured glass
Unstoppered, lurked her strange synthetic perfumes
Unguent, powdered, or liquid – troubled, confused,
And drowned the sense in odours; stirred by the air
90     That freshened from the window, these ascended
In fattening the prolonged candle-flames
Flung their smoke into the laquearia
Stirring the pattern on the coffered ceiling.
Huge sea-wood fed with copper
95     Burned green and orange, framed by the coloured stone
In which sad light a carved dolphin swam.

11. 1. Le poème décrit une pièce luxueuse, au milieu de laquelle trône une princesse. La scène reprend à l’évidence les codes, le mode de la description épique – mais pour la subvertir.

11. 1. 1. C’est notamment à la description du palais de Didon, Énéide (I, 724 sq.) que renvoie Eliot, qui prend le double soin de lui emprunter un mot (laquearia, v. 92), et de préciser sa source dans une note :

Après la première pause du repas, une fois les tables desservies,
on installe d’énormes cratères, couronnés de guirlandes.
Le bruit emplit le palais, les voix résonnent dans les vastes salles ;
aux plafonds dorés [laquearibus aureis] pendent des lampes allumées,
et des torches enflammées triomphent de la nuit.
Alors la reine réclame la coupe, lourde d’or et de gemmes,
familière à Bélus et à tous ses descendants, et elle l’emplit de vin.

11. 1. 2. Pour autant, la description d’Eliot est beaucoup moins claire, pour le lecteur, que celle de Virgile. Elle ressemble davantage à du Claude Simon (par exemple l’incipit des Géorgiques) qu’à l’Énéide. Je veux dire : la manière dont Eliot caricature les procédés anciens en renverse la fonction.

11. 1. 3. La description épique est un cadastre : elle rend visible un morceau de réel en le découpant en un ensemble de choses qu’elle énonce, les unes après les autres, dans un ordre qui les articule et les rend visibles. Dans l’extrait de l’Énéide cité plus haut, l’absence de point de vue explicite va de pair avec une expressivité qui rend le palais, en son objectivité même, perceptible. Autrement dit : la description épique donne à voir depuis le point de vue de l’Absolu : intelligibilité maximale garantie.

11. 1. 4. Mais chez Eliot, on ne voit rien, on ne sent rien : la description brouille les contours des choses, plutôt qu’elle ne les révèle. Virgile fait apparaître, mais Eliot trouble, remue, touille – mélange tout. Tout ici est redoublement (« Doubled »), reflet (« glass », « reflecting »), mélange (« stirred », « stirring ») confusion (« troubled », « confused »).

11. 2. Plus intéressant : cette confusion n’est pas seulement thématique, elle est syntaxiquement organisée. De nombreux mots du texte d’Eliot peuvent en effet être lus comme des verbes au passé ou des adjectifs (« troubled » : troublaient, ou troubles, « confused » : brouillaient, ou confus), et c’est impossible de savoir si « poured » (v. 85) renvoie à la lumière ou au scintillement des bijoux.

11. 2. 1. Mieux encore : ce n’est pas que les mots soient polysémiques, c’est que l’acte de lecture est pareil à la vague d’un jeu de dominos qui ferait passer les mots d’une position à l’autre. Ainsi dans les vers 86 à 89 : lorsqu’elle arrive à « troubled, confused », en venant de « powdered » (adjectif : en poudre), la lecture considère qu’il s’agit d’adjectifs qualifiant les parfums : ils sont troubles, confus. Mais en passant au vers suivant, le verbe « drowned » rétroagit sur eux, et les redéfinit rétrospectivement comme verbes eux aussi : ils « troublaient », « embrouillaient » les sens.

11. 2. 2. Cette requalification grammaticale peut s’opérer naturellement parce qu’Eliot peut compter sur une sorte d’impératif inconscient de cohérence syntaxique. Mais comment, après toutes les avant-gardes et toutes les postmodernités, nous retrouvons-nous aujourd’hui encore dans cette situation ?

11. 2. 2. 1. Ou bien c’est la preuve que cet impératif de cohérence est une sorte de postulat inconditionnel, « naturel », de la lecture – de toute lecture : il y aurait une sorte d’instinct herméneutique.

11. 2. 2. 2. Ou bien c’est justement la fonction de la ressemblance à l’épopée (produite avec renforts de citations et de notes) qui a pour rôle de produire chez le lecteur le même type d’appétit herméneutique que lui donne la description d’un Virgile – pour mieux le déstabiliser ensuite, domino.

11. 2. 3. Comment traduire en français une telle ambiguïté ? Si « trouble » peut bien valoir comme verbe et comme adjectif, c’est seulement au présent (on perd l’imparfait), et l’équivocité ne concerne pas « embrouille » (« confused » comme verbe) qui devient « confus » (« confused » comme adjectif). Un léger pas de côté permet d’entrevoir dans « mélange » une solution acceptable – mais on perd là encore l’imparfait. Je me demande alors où est le sujet : qui « trouble, mélange, noie » ? Si l’on remonte un peu plus haut, la proposition précédente est « lurked […] her parfumes » (v. 87), ce que je serais tenté de traduire par « se cachaient […] les parfums». Le sujet est donc « les parfums », un pluriel qui empêche de choisir la solution du « trouble », « mélange », « noie » (verbes qui ne permettent l’équivocité qu’au singulier). Il faut donc choisir. Et il me serre le cœur de transformer un dispositif textuel diaboliquement intelligent en ce qui n’est plus qu’une laborieuse succession de vers bêtement signifiants… Je me raccroche quand même, bien déçu, à la vague et relative plurifonctionnalité de quelques gérondifs :
Dans des flacons en ivoire et verre coloré
Débouchés, s’étaient tapis ses étranges parfums synthétiques,
Onguent, en poudre, ou liquide — troublant, mélangeant
Et noyant les sens sous les odeurs

11. 3. Un candélabre à sept branches (v. 82) se reflétant dans le cadre d’un miroir, tel que le nomme un poème soi-disant descriptif mais qui cache à mesure qu’il fait semblant de révéler, ça ne vous dit rien ?

11. 4. On est en droit de supposer que la partie d’échecs dont parle le titre de ce deuxième chant est celle qui est en train de se jouer – entre, on peut imaginer, l’auteur et son lecteur. Et c’est à moi de jouer.

11. 4. 1. J’ai proposé (dans un essai à paraître) de considérer que le roman et l’épopée sont deux genres parce qu’ils sont travaillés par deux schèmes noétiques différents : le roman penserait par expérience de la conscience, et l’épopée par décision d’une épreuve. Le « jeu d’échecs » ne fait-il pas également un schème noétique – avec ses règles, ses formes… de la pensée discontinue, stratégique et par coups ?

11. 4. 2. Selon cette hypothèse, il faudrait considérer les notes, mais aussi les citations, les allusions, les ressemblances et les références comme un ensemble de coups (attaque et diversion), une énorme machinerie rhétorique destinée non à nous transmettre un message sur le soi-disant état de notre monde déclinant, ou à exprimer quelque émotion du graphomane sentimental, mais : à nous mater.

11. 4. 3. Si c’est le cas, j’ai un coup d’avance, comme le joueur qui vient de décrypter la stratégie adverse.

11. 4. 4. Sauf que je prête, disant cela, beaucoup au titre de la section : car qui dit qu’il n’est pas lui-même un coup ? Comment sait-on qu’Eliot ne prétend pas jouer aux échecs… pour mieux gagner une partie de dames ?

La Chaise sur laquelle elle s’assit, comme un trône poli,
Brillait sur le marbre, où la glace
Tenue par des pieux forgés de vignes fruitées
Au milieu desquels un Cupidon en or apparaissait
(Un autre cachait ses yeux derrière son aile),
Doublait les feux des candélabres à sept branches
Reflétant la lumière sur la table tandis que
Le scintillement de ses bijoux s’élevait jusqu’à la rencontrer
Des coffrets de satin débordant en abondance ;
Dans des flacons en ivoire et verre coloré
Débouchés, s’étaient tapis ses étranges parfums synthétiques,
Onguent, en poudre, ou liquide — troublant, mélangeant
Et noyant les sens sous les odeurs ; remués par l’air
Qui répandait sa fraîcheur depuis la fenêtre, ils montaient
Grossissant la flamme allongée des bougies
Jetaient leurs fumées vers le laquearia
Remuant les motifs du plafond à caissons.
De larges bois d’échouage nourris de cuivre
Brûlaient verts et oranges, encadrés par la pierre colorée
Dans la lumière triste de laquelle un dauphin sculpté nageait.

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