Terre inculte, # 25. Wide

The rivers sweats
Oil and tar
The barges drift
With the turning tide
270           Red sails
Wide
To leeward, swing on the heavy spar.
The barges wash
Drifting logs
275           Down Greenwich reach
Past the Isle of Dogs.
Weialala leia
Wallala leialala

25. 1. Ici commence, comme nous l’apprend T. S. Eliot dans la note autographe du vers 266, la « chanson des (trois) filles-de-la-Tamise », qui court jusqu’au vers 306. Les trois prochaines séances de ce feuilleton y seront consacrées.

25. 1. 1. Que sont ces « filles-de-la-Tamise » ? La note d’Eliot renvoie aux « filles-du-Rhin » dansGötterdämmerung, III – c’est-à-dire à l’opéra de Wagner, Le Crépuscule des dieux, qui appartient au cycle Der Ring des Nibelungen. Il s’agit de nymphes chargées de veiller sur l’or caché au fond du Rhin.

25. 1. 2. Les « weialala » des vers 277-278 sont eux-mêmes issues du cycle wagnérien. Plus de détails ici.

25. 2. Il semble également que ces vers réécrivent l’incipit de Heart of Darkness de Conrad :

25. 2. 1. The Nellie, a cruising yawl, swung to her anchor without a flutter of the sails, and was at rest. The flood had made, the wind was nearly calm, and being bound down the river, the only thing for it was to come to and wait for the turn of the tide.
The sea-reach of the Thames stretched before us like the beginning of an interminable waterway. In the offing the sea and the sky were welded together without a joint, and in the luminous space the tanned sails of the barges drifting up with the tide seemed to stand still in red clusters of canvas sharply peaked, with gleams of varnished sprits. A haze rested on the low shores that ran out to sea in vanishing flatness. The air was dark above Gravesend, and farther back still seemed condensed into a mournful gloom, brooding motionless over the biggest, and the greatest, town on earth.

25. 2. 2. En voici la traduction de Jean-Jacques Mayoux :

La Nellie, cotre de croisière, évita sur son ancre sans un battement de ses voiles, et s’immobilisa. La mer était haute, le vent était presque tombé, et comme nous voulions descendre le fleuve, il n’y avait qu’à venir au lof et attendre que la marée tourne.
La Tamise s’ouvrait devant nous vers la mer comme au commencement d’un chemin d’eau sans fin. Au loin la mer et le ciel se joignaient invisiblement, et dans l’espace lumineux les voiles tannées des barges dérivant avec la marée vers l’amont semblaient former des bouquets rouges de voilures aux pointes aiguës, avec des éclats de livardes vernies. Une brume dormait sur les côtes basses dont les aplats allaient s’effaçant vers la mer. L’air était sombre au-dessus de Gravesend et plus en deçà encore semblait condensé en triste pénombre et pesait immobile sur la plus vaste et la plus grande ville du monde.

25. 3. Or, ce qui est frappant, c’est l’écart entre la proposition d’Eliot et les textes dont il s’inspire, ou auxquels il renvoie ; et notamment l’écart entre la prose, très riche, de Conrad, et les vers squelettiques, réduits au minimum, d’Eliot. Jusqu’au vers 271, un mot, « Wide », dont on ne sait même plus s’il est un adjectif (les voiles sont « larges ») ou un nom (les voiles sont « au large »).

25. 3. 1. Comparons les phrases suivantes : « Les rivières transpirent l’huile et le goudron, les barges dérivent quand la marée s’inverse. Les voiles rouges, larges sous le vent, dansent sur l’espar lourd. »

25. 3. 2. Avec les vers d’Eliot, composées des mêmes mots :
Les rivières transpirent
L’huile et le goudron
Les barges dérivent
Quand la marée s’inverse
Voiles rouges
Larges
Sous le vent, dansent sur l’espar lourd.

25. 3. 3. Il apparaît que les vers ne sont pas seulement de la « prose coupée » (selon le nom par lequel Jean-Christophe Bailly décrit sa Basse continue), ou alors au sens fort de coupée : comme des bûches qui, une fois séparées du tronc qu’elles formaient se grimpant les unes sur les autres, partent maintenant à droite et à gauche. La phrase se débite, se déboîte, se désosse en vers. À la place d’une phrase, d’un individu, on compte sept vers, sept individus, qui ne se suivent plus mais se superposent. Chacun nous apparaît comme porteur de son sens, indépendant, atomique comme une impression et se synthétisant moins avec les autres que composant avec eux un sorte de tableau. C’est la durée même d’un « temps du récit » qui disparaît : les vers sont comme les sept athlètes, en couloirs parallèles, d’une course de cent mètres. Parallèles, ils sont contemporains.

25. 4. Pourtant, bien sûr, la phrase est là, reste là, parcourt tous ces vers, les uns après les autres, lutte avec ce désossement que la versification lui impose.

25. 4. 1. Et derrière la phrase, le fragment – les filles-de-la-Tamise –, derrière le fragment le chant, derrière le chant The Waste Land toute entière.  Chaque vers semble se débattre pour se délier des multiples réseaux de significations qui veulent en surdéterminer le sens.

25. 4. 2. Dans Contre un Boileau, Philippe Beck écrit que « le poème réel […] implique une série de vers pour créer une verticale du sens ; la verticale suppose l’horizon, un rebours pour un redépart et la confrontation-comparution des lignes alignées de haut en bas et de bas en haut. » (p. 155), puis « que le poème est un lieu, puisqu’il est une suite animée, une cordée. […] Un poème est un réel vertical et fréquenté qui pèse de bas en haut pour des circulants. » (p. 247)

25. 4. 3. Le poème est une rivière qui tombe de haut en bas, charriant au milieu des caravelles du sens des vers libres comme des troncs, qui dérivent, vers l’île aux Chiens, ailleurs, en chantant « Weialala leia ». Nous voilà donc bien avancés.

Les rivières transpirent
L’huile et le goudron
Les barges dérivent
Quand la marée s’inverse
Voiles rouges
Larges
Sous le vent, dansent sur l’espar lourd.
Les barges éclaboussent
Troncs qui dérivent
Vers Greenwich
Après l’Île aux Chiens
Weialala leia
Wallala leialala

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