# 30. Cette agonie

V. What the Thunder Said

After the torchlight red on sweaty faces
After the frosty silence in the gardens
After the agony in stony places
325   The shouting and the crying
Prison and palace and reverberation
Of thunder of spring over distant mountains
He who was living is now dead
We who were living are now dying
330   With a little patience

30. 1. Nous sommes désormais au début du cinquième chant, le dernier. Du fait de sa position dans le poème comme de son titre, il semble devoir jouer le rôle de conclusion. Si nous devons trouver quelque morale à The Waste Land, l’unité quelconque d’une signification à garder près de soi (ce dont nous doutons un peu !), ce sera peut-être ici. Je vais donc essayer – mais il n’est pas dit que j’y arrive – de moins me disperser dans les discours abstraits, et de coller au texte.

30. 2. Dans les notes de l’édition Leyris, on peut lire : « Au début de la cinquième partie, il est fait usage de trois thèmes : le voyage à Emmaüs, la marche vers la Chapelle Périlleuse (voir le livre de Miss Weston) et le présent déclin de l’Europe orientale. » (points Seuil 2006, p. 104). Pour les huit vers qui nous occupent aujourd’hui, il semble acquis (c’est en tout cas ce qu’on prétend ici) qu’ils renvoient à la nuit de Jésus à Gethsémani (nuit dont on sait qu’elle inspira notamment Nerval, poète dont il sera à nouveau question une prochaine fois).

30. 3. Nos huit vers semblent s’attacher à définir, dans un aller-retour sans futur entre le passé et le présent – une sorte de « présent d’agonie ».

30. 3. 1. On dirait presque qu’Eliot a essayé de faire, avec The Waste Land, une anthologie des genres poétiques possibles : il y eut des passages descriptifs, d’autres narratifs ; des prophéties et des parodies ; des dialogues et des élégies ; de la fiction, du pastiche, des souvenirs… et même une séance de tarot !

30. 3. 2. Chacun de ces petits genres a (on devrait peut-être dire « est ») sa propre manière d’articuler les temps.

30. 4. Ce passage fait succéder à la description d’un passé peu réjouissant (« après, après, après… les secret, peurs, désert et hurlement), la définition d’un présent (« maintenant, maintenant ») essentiellement caractérisé par la mort. Il y a deux manières de comprendre cette succession :

30. 4. 1. Ou bien le texte parle d’une mort étant sur le point de succéder à un passé épouvantable, c’est-à-dire qu’il représente une agonie. Dans ce cas, on peut voir ce texte (c’est ce qu’on fait habituellement, me semble-t-il) comme un montage moderniste, intelligent, de personnages, d’idées, de figures voire même de phrases issus du Nouveau Testament ou du livre de Weston ; et l’on dira qu’Eliot fait quelque chose à la culture avec ses ready-mades. Dans cette hypothèse, les torches seraient celles des soldats romains capturant Jésus, les jardins ceux de Gethsémani, etc.

30. 4. 2. Ou bien (si nous interprétons les déictiques au sens fort, et que « maintenant » signifie vraimentmaintenant) le texte est une agonie, le spectacle d’une agonie.

30. 4. 2. 1. Dans ce second cas, qui fait de The Waste Land une scène à la temporalité autrement dramatique, ce sont les fragments précédents qui constituent le passé dont il est question, et qui doivent donc remplir de sens les descriptions elliptiques des premiers vers.

30. 4. 2. 2. Il faut donc se poser les questions suivantes : dans quel passage a-t-on vu des visages éclairés par des torches ? Fut-il question de jardins ? A-t-on parcouru des lieux rocailleux dans les vers précédents ? A-t-on entendu « les hurlements et les pleurs » ? Où a-t-on vu « prison et palais et réverbération » ? Dans quel fragment, le « tonnerre printanier par-dessus les lointaines montagnes » ? Qui est ce « him » qui maintenant est mort ? Et ce « nous qui mourons » ? Qui donc devrait garder « un peu de patience » ?

30. 4. 2. 3. De façon remarquable, on peut répondre à toutes ces questions, et interpréter ces premiers vers du chant V comme un récapitulatif de The Waste Land.

30. 4. 2. 4. Ainsi, il fut bien question de jardins à propos de Hyacinthe (vers 35-41), et nous avons aussi traversé un désert encombré de débris de pierres (vers 19-30). Le chant II s’ouvrait (vers 97-110) sur la description d’un palais qui était une prison et dont les cris se réverbéraient en écho jusqu’au milieu du chant III (vers 203-306). Le mort peut faire référence au marin phénicien dont le chant IV narrait la noyade. Quant à la pluie de printemps, et la mention des montagnes, on les a rencontré dès les premiers vers, ici et . Enfin, les torches ne renvoient-elles pas aux « larges bois d’échouage nourris de cuivre » qui
Brûlaient verts et oranges, encadrés par la pierre colorée
Dans la lumière triste de laquelle un dauphin sculpté nageait
 (ici) ?

30. 4. 3. S’il en est ainsi et qu’il s’agit bien dans ce passage de décrire le passé de ce qu’on a lu, l’agonie dont il est question dans les vers 329-330 définit le présent de la lecture.

30. 4. 4. Dans ce cas, « nous » serait la communauté formée, par-dessus les âges, par l’auteur et le lecteur.

30. 5. Nous sommes là au plus près de la pragmatique du texte (on s’intéresse à lui moins pour ce qu’il dit que pour ce qu’il fait, ou du moins – c’est une pragmatique transcendantale – ce qu’il devrait faire, tant du moins que l’on peut reconstituer un tel effort). En l’occurrence, il est en train de redéfinir notre expérience de lecture comme étant celle d’une agonie.

30. 5. 1. Il y a un nom, sans doute, pour les chants d’agonie : l’élégie, qui accompagne le sacrifice du bouc.

30. 5. 2. We who were living are now dying : c’est nous, ici, qui sommes en train de mourir. Nous, le bouc. Maintenant : sommes en train – mais nous ne sommes pas encore morts – il reste une centaine de vers – bientôt.

30. 5. 3. « Un peu de patience ».

V. Ce qu’a dit le tonnerre

Après la lumière des torches sur les visages en sueur
Après le silence glaçant dans les jardins
Après l’agonie dans les lieux rocailleux
Les hurlements et les pleurs
Prison et palais et réverbération
Du tonnerre printanier par-dessus les lointaines montagnes
Lui qui vivait est maintenant mort
Nous qui vivions maintenant mourons
Avec un peu de patience

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