La Fosse commune, prologue

Voici les premières pages de La Fosse commune, qui vient de paraître au Corridor bleu :

C’est la première fois qu’il voyage en train et il a un peu honte d’exhiber ce corps abîmé par une condition misérable, cette sculpture cassée : à quarante ans Zacharie Lécréand en paraît soixante. Dix ans de bagne à Nouméa ont rabougri sa silhouette, fané sa peau, plié son visage dans un parchemin de rides. La présence de sa voisine sur la banquette en face le gêne un peu ; il ne sait pas comment se tenir et ses gestes sont maladroits. Pour ne pas croiser son regard, il se tourne vers la fenêtre – de l’autre côté les arbres défilent, identiques – mais le cahotement de la machine ramène à chaque fois ses yeux dans l’intérieur du wagon. Des yeux cerclés de cernes; il n’a pas bien dormi.

La locomotive accroche son gros museau aux aimants de la gare d’Orsay. Zacharie Lécréand hésite à se lever. ses membres sont engourdis. L’air de Paris se faufile jusqu’à lui, avec l’odeur d’huile chaude et de charbon. Une jambe, déjà, s’élance sur le marchepied ; ce qui l’attend dehors n’est pour- tant pas de tout repos.

Il marche doucement, vers le bout du quai.

Les yeux de Lécréand se plissent ; devant la gare d’Orsay, la cour baigne dans une lumière très blanche qu’absorbent, tels des idéogrammes, quelques piétons pressés, la silhouette tendue d’un côté par la queue d’une longue redingote, de l’autre par un haut-de-forme.

Désirant voir leur visage, et même croiser leurs regards, Lécréand s’arrête ; il s’attendait à retrouver un peuple de souillons, bruyant et désordonné – mais à droite, à gauche, les hommes passent sans le regarder, pareils à des automates, ne laissant derrière eux que le frottement de leurs gestes rapides. il se remet à marcher, s’extirpant de la place presque déserte, tête en avant. Il laisse passer quelques fiacres, sort une montre de son gousset, regarde l’heure et traverse la rue pour rejoindre le premier pont qui enjambe la seine.

Il ne faut pas être en retard.

À l’horizon le Sacré-cœur, menaçant, trône sur sa montagne obscène.

Là, tout paraît étrange, seulement bizarrement ressemblant.

Il est maintenant au milieu du pont. ses mains précocement vieillies, à la peau brunie pareille à un cuir, agrippent la rambarde. Paris vibre sous ses doigts. Un bateau fend l’eau, des éclats jaunes et blancs dansent ; le reflet du Pont-Neuf, déchiré, se reforme lentement, gondolé dans le relief du clapotis. Là-haut, une mouette tourne en gémissant. un peu plus loin, la tour Eiffel pique le ciel – Lécréand laisse son regard divaguer, montant et descendant sur les longues poutres d’acier, suivant des yeux les droites qui vont ferrailler dans les angles.

Il pivote sur sa droite : l’obélisque se dresse sur l’autre rive. Il traverse.

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