Poésie, musique (Pound)

La poésie est un arrangement musical de mots. La plupart des autres définitions sont indéfendables, ou relèvent de la métaphysique. La proportion et la qualité de la musique peut varier, et elle varie en effet ; mais la poésie dépérit et « s’assèche » lorsqu’elle s’écarte trop de la musique, ou tout du moins d’une musique imaginée. Si les « performances poétiques » modernes sont horribles, c’est parce qu’elles relèvent de la déclamation. Or, la poésie doit être lue comme de la musique, et non pas comme un art oratoire. Je ne veux pas dire que les mots doivent être mélangés n’importe comment, rendus indistincts et impossibles à reconnaître, qu’on doit les confondre dans une espèce de pâte onomatopéique. J’ai trouvé peu de gens, à part des musiciens, capables d’accorder la moindre attention à la musique propre du poète. Ils ne sont souvent pas conscients, c’est vrai, de l’excellence ou au contraire des manquements relevant proprement de l’expression verbale ; ils ne reconnaissent ni leur valeur « littéraire » ni leur ridicule. Mais notre art ne réside pas seulement dans ses qualités littéraires.

Les poètes qui ne s’intéressent pas à la musique sont, ou deviennent, de mauvais poètes. Je dirais presque même que les poètes ne devraient jamais rester trop longtemps sans un contact étroit avec des musiciens. Les poètes qui n’étudient pas la musique font une faute. Même si je ne veux pas dire qu’il doivent devenir des virtuoses, ou qu’ils doivent nécessairement se farder toute la formation musicale définie par leur époque. Leur capacité à être un peu réfractaire ou hérétique fait peut-être leur valeur, dans la mesure où tous les arts risquent de se dégrader dans des stéréotypes ; et de tous temps, semi-consciemment ou inconsciemment, le médiocre tend à – ou essaie de – cacher le fait que ce qui est la mode du jour n’est en rien l’immuable.

La musique et la poésie, la mélodie et la versification, de manière comparable, sont en plein marasme.

C’est trop tard pour empêcher le vers libre. Reste que, sans doute, on pourrait l’améliorer, et qu’on pourrait arrêter au moins un peu les querelles étroites et stupides basées sur l’ignorance de la musique. Des attaques sectaires, nées de cette ignorance de la tradition de la musique : c’est cela que nous avons dû subir.

Ezra Pound, « Vers libre and Arnold Dolmetsch », in Literary Essays of Ezra Pound, New Directions books, 1968, p. 437 (trad. maison).

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