Traversée d’Un nouveau monde, # 2

(Pour saluer la parution d’Un nouveau monde. Poésies en France 1960-2010, suite.)

Le livre, composé par Yves di Manno et Isabelle Garron, relève non seulement de l’anthologie, mais aussi de l’histoire de la poésie contemporaine française. Cette histoire ne se réduit pas à la succession chronologique des textes : il s’agit de montrer qu’il y a quelque chose qui naît, vit, se déploie, à travers les différents auteurs de chaque décennie. Un sujet historique donc, à l’existence fragile, qui trouve sa double origine dans « l’extinction » (p. 67-102) de la phase précédente et dans la reprise de « la grande révolution moderne » (269-366) des années 1910 ; dont l’existence heurtée se nourrit de la « bifurcation » (p. 233-267) et de l’ouverture par la traduction (p. 713-718) ; qui persévère malgré le « retour au calme » (p. 719-741) et répond par la « résistance » (p. 789-832) aux « positions de repli » (p. 743-787) ; un sujet historique enfin qui, à l’aube du XXIème siècle, court le double risque de la posture et du délitement, écartelé entre « une ‘néo-avant-garde’ » (p. 1087-1140), et « une génération introuvable » (p. 1335-1376).

Ce sujet historique, ce serait un territoire, en construction : le « nouveau monde » qui donne son titre à l’ouvrage et qui, pour Yves di Manno et Isabelle Garron, semble d’abord caractérisé par l’invention prosodique (comme le suggère le titre du quatrième chapitre, « Prémices d’un nouveau monde prosodique » (p. 149-182)). Il s’agit bien sûr de la poésie contemporaine, qui ne partage plus grand-chose avec ce que jusque-là on appelait de ce nom. Dans le « Vestibule » qui ouvre cette édition, les auteurs expliquent : cette nouvelle poésie, caractérisée par « une sortie ou un oubli de la littérature, au sens courant du terme » (p. 15), cherche (plutôt qu’à garder, entre le drame et le roman, sa place confortable dans le panthéon des genres établis aux formes conventionnellement caractérisées) à frayer de nouveaux accès vers le réel et vers les autres, portée par la puissance d’« un système de valeurs autre que celui auquel nous avons l’habitude de nous référer » (p. 20). Pour se faire ainsi « méthode pratique accréditant une autre voie » (p. 19), elle compte sur des « dispositifs et principes de composition inédits » (p. 15). La poésie, nouveau territoire, consisterait ainsi en le tracé inédit d’un ensemble de routes et de chemins (de méthodes nouvelles d’accès au réel) qui nous mènent à la contemplation et au partage de paysages jusque-là inaperçus. Et l’anthologie serait le récit, parfois brisé, de la manière dont s’y sont pris ces constructeurs (écrivains, plasticiens, revues et éditeurs), venus seul ou en groupe les uns après les autres, poussant le travail de leurs prédécesseurs ou faisant au contraire demi-tour, se perdant, se retrouvant, faisant une halte à l’ombre des buissons de nouvelle beauté.

Une telle reconstitution, si générale, d’un projet lui-même si abstrait, risquerait de faire de l’ouvrage une démonstration écrasant sur son passage toute idiosyncrasie. Or, il n’en est rien : Yves di Manno et Isabelle Garron n’oblitèrent ni l’inarraisonnable singularité des « solitaires » de chaque décennie, ni les enjeux propres autour desquels se sont constituées les différentes constellations de poètes. Ils montrent que la singularité du solitaire et la particularité du groupe, plus qu’ils ne s’y opposent, sont au contraire moteurs du mouvement général (comme, si l’on veut, la revendication par chaque penseur de la liberté ne s’opposait pas au mouvement des Lumières, mais le réalisait). Ainsi, par exemple, des membres d’Orange Export LTD, et de sa pratique originale, menée à la fois autour du dialogue poème-peinture, du livre et de l’économie de moyens dans l’écriture : un groupe dont l’identité est à la fois irréductible aux autres « écoles », et en même temps congruente avec l’effort général de frayer dans la langue et les langues, par le travail du vers, un nouvel accès au réel. Voici deux textes, le premier de Jean Daive et le second d’Emmanuel Hocquard, choisis dans cette section de l’anthologie :

Le retour passeur (extrait)

Les hommes marchent dans la colline.
Cherchent les hommes.
Les pieds n’ont pas d’empreinte.

L’enfant au sourire caché
met Dieu
dans le trou noir des visages.

Jean Daive (p. 561)

*

Théorie des tables (extrait)

Bruns, verts & noirs

Ne dis pas les éclats de verre sont les mots
ou sont comme les mots du poème

Chère B., oublie les mois
ne compte pas les années

Ne pense pas tu tiens dans ta main
les morceaux du poème, le temps

N’écris pas la couleur contient l’histoire

Ces cailloux ne disent pas la mer Égée
sur les enveloppes

Ces tessons ne sont pas les syllabes
ces enveloppes ne contiennent pas de lettres

Ne rêve pas que tu étouffes chaque nuit

Emmanuel Hocquard (p. 578)

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