4ème traversée

(Je continue ce que j’ai commencé il y a trois joursavant-hier et hier). Étant donné la nature du vers, ai-je tenté, la poésie contemporaine, caractérisée par la recherche de l’innovation prosodique, est une poésie de voyants ou d’expérimentateurs – et en réalité les deux. Chaque vers est comme un bâton à double-face, portant, immanente à une figure rythmique originale, une vision singulière. La singularité de cette vision et son immanence à la matérialité du vers interdit d’en prélever une signification paraphrasable, synthétisable : nulle relève (aufhebung) du vers par le concept.

la langue a-t-elle une peau qui protège
de l’émoussement affectif [1]

De là, on peut se poser la question de l’effort spécifique du poème contemporain : ce qu’il essaie de faire, de faire faire. Un premier point concerne ce que l’on peut appeler une « rhétorique de l’illisibilité » : en travaillant le vers de manière à ce que la signification s’incarne dans la matière sans possibilité de s’en émanciper, le poète empêche le lecteur d’être dans la situation confortable de la lisibilité (c’est-à-dire qu’il ne peut passer, comme si de rien était, à la phrase suivante, pour continuer sa synthèse du texte dans un sens total qui l’expliquerait). Mais si le poème ne cherche pas à être lu, que cherche-t-il ? J’ai émis hier l’hypothèse que l’on pouvait envisager trois types de comportements face à un poème contemporain, une fois écartée la simple lecture : le contempler (comme un spectateur), l’analyser (comme un critique), le refaire (comme un collègue ; par « refaire », je veux dire voir le vers comme un objet qu’on aurait pu soi-même fabriquer, et qui nous invite à fabriquer nous-mêmes le même type d’objet). Et j’ai suggéré que parmi ces trois actions, la troisième était première.

Avant de le démontrer, il faut faire un petit détour par la philosophie du langage : dans How to do things with words, J. L. Austin distingue trois types d’actes produits par un énoncé : le locutoire (ce qu’il dit), le perlocutoire (l’effet qu’il fait), l’illocutoire (ce qu’il fait) [2]. Dans l’exemple bien connu du représentant de l’autorité publique qui marie deux personnes, « je vous déclare mari et femme » porte à la fois a un acte locutoire (qu’est-ce qu’il dit ? l’énoncé dit qu’il les déclare), un acte illocutoire (quel effet ça a ? l’énoncé rend heureux la belle-famille et fait enrager les anciens amants) et un acte illocutoire (qu’est-ce que ça fait ? l’énoncé marie les deux personnes). Dans How to do things with fictions, Joshua Landy a tenté d’appliquer aux oeuvres littéraires cette approche pragmatique, en montrant que, davantage que pour leur signification, les textes devaient être appréhendés comme des actes illocutoires, des outils qui accomplissaient des actes par le fait même de fictionner. Il attribuait notamment à la forme leur puissance pragmatique : « for each capacity there is a specific formal device that corresponds to it, and accordingly a finite set of texts that serve as uniquely propitious training-grounds. » [3] Le problème, peut-être, étant que, pour Austin, la puissance illocutoire des énoncés leur venait de leur dimension conventionnelle, relayée par le pouvoir institutionnel de celui qui les énonce (seul le maire peut marier, et en disant telle formule précise). Pour répondre à cette difficulté, Landy ajoutait que l’énoncé de la convention était en quelque sorte inclus dans le texte s’auto-instituant : “Each work […] contains within itself a manual for reading, a set of implicit instructions on how it may best be used.” [4]

Qu’advient-il si l’on applique cette façon de voir au poème contemporain, dont on s’est accordé à dire que son acte locutoire n’a pas d’autonomie (on ne peut pas dire : ce poème dit ceci) ? On peut s’accorder, d’abord, sur sa dimension perlocutoire : il a des effets, lorsqu’il produit, notamment, des impressions et des émotions chez son récepteur. Émotions qui peuvent être tant liées à l’efficacité matérielle du vers qu’à sa pertinence sémantique – et bien sûr, plutôt indissociablement l’une et l’autre, dans ce que l’on peut appeler « l’image ». Voici quelques vers glanés dans l’Anthologie, qui me semblent posséder une belle efficacité d’image faisant de l’effet :

je saigne et mon sang se fige en meubles [5]

le ciel n’est plus que cire sèche [6]

Au ceinturon des massacreurs [7]

Ce pouvoir de faire de l’effet (perlocutoire), sans doute, n’est pas propre à la poésie contemporaine. Si les images sont moins aisées à comprendre ou à traiter (mais ce traitement concerne leur dimension locutoire), elles n’en produisent pas moins (et sans doute même : d’autant plus, par leur vitesse et leur brutalité) d’effet. Ce qui, par contre, doit être propre à la poésie contemporaine, et doit permettre de la définir comme genre, c’est ce qu’elle fait – son acte illocutoire. Mais deux questions se posent : peut-on parler d’acte illocutoire s’il n’est de convention qui vienne le régler (Austin semble pourtant en faire une condition) ? Peut-on parler d’acte illocutoire commun à tous les poètes contemporains (qui définirait un genre) si la poésie contemporaine est justement caractérisée comme le genre de l’innovation, du nouveau, du non-littéraire, du non-genre ? Oui, dans la mesure où l’on peut bien dire que le poème contemporain mobilise des conventions – même si c’est pour les détruire, et il le fait d’ailleurs en prenant le masque de l’institution. L’acte illocutoire du poème est rendu possible par sa revendication du terme institutionnel de poésie ; et cet acte consiste d’abord en une destruction de la représentation, qui était au principe de la poésie (et de la parole en général, dans la manière dont on croit habituellement pouvoir l’utiliser).

un langage dont la sollic ——— solennité congédie
Et ne plus pouvoir même en recevoir quelque ambi-
Guïté, un train d’idées mourant, intermédiaire
De toutes les autres. J’offrais à cette jeune
Femme un comble seulement et il n’y avait aucune
Différence entre nous. Alors voici :
« L’absurdité se détruisait. » Bacon de Verulam
dit que toutes les facultés transformées en
art deviennent stériles. Léopardi prétend com-
Menter cette remarque extrêmement juste en l’
Appliquant plus particulièrement à la poésie. […] [8]

[1] Jean-Jacques Viton, « Le Voyage d’été », p. 627.
[2] Voir J. L. Austin, How to do things with words, tr. fr. Quand dire, c’est faire, Paris, Le Seuil, 1991, p. 114 sq.
[3] Voir Joshua Landy, How to do things with fictions, New York, Oxford University Press, 2012, p. 12.
[4] Ibid.
[5] Mathieu Bénézet, « La Fin de l’homme », p. 503.
[6] Bernard Noël, « Grand arbre blanc », p. 592.
[7] Cédric Demangeot, « & ferrailleurs », p. 1429.
[8] Denis Roche, « La poésie est inadmissible », p. 83-84.

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